Mégamix 0 | Comment appréhender une discographie abondante ?

Un mégamix, qu'est-ce que c'est ? Ou plutôt, à quoi ça sert ? Le mégamix tel que je l'entends, dans cette nouvelle série, aide à se forger une représentation juste d'un groupe ou artiste dont l’œuvre est vaste, si vaste qu'en général nous en avons une connaissance parcellaire et déséquilibrée.

Quand on veut se sensibiliser à une discographie abondante et qu'on veut réellement la découvrir, plusieurs angles d'attaque sont possibles. On peut chercher d'abord à en connaître les objets les plus proches de nous et de notre actualité, c'est à dire les plus récents. Ça se défend, et en même temps, en dehors de la contingence temporelle, c'est le règne de l'arbitraire : on étalonne un ensemble d'objets culturels sur quelques uns d'entre eux d'après un unique critère auto-centré – celui de la date de notre démarche. Ce procédé est tout à fait comparable à la visite d'une ville sans le moindre guide, en balayant alentour à partir de notre point de départ. On voit bien ce que cela donne : on risque fort de passer à côté de ce qui est le plus souvent reconnu comme important, signifiant, réussi voire immanquable et on met le curseur uniquement sur le vécu personnel.

On peut aussi chercher à l'inverse à connaître ce qui, d'un groupe ou artiste, doit être connu. On essaie alors de dégager un savoir intersubjectif envisagé comme consensus. C'est ce qu'on appelle le chef-d’œuvre, qu'on peut déchiffrer sur des sites comme Rate Your Music ou Sens Critique ou qu'on peut déceler dans les médias qu'on affectionne – la référence au chef-d’œuvre y est régulière dans n'importe quelle critique de l'artiste concerné. On fait alors du tourisme culturel : ce qui nous intéresse, ce n'est pas la connaissance pondérée d'une œuvre, encore moins la recherche d'un rapport personnalisé à elle, mais la maximisation du plaisir selon le plaisir éprouvé par d'autres. Et le risque est alors le même que celui qui suit d'un peu trop près son Guide Michelin, c'est le risque de la réduction biaisée et non représentative de l'ensemble qu'il prétend résumer. Un guide touristique de la Thaïlande est-il un juste condensé de la Thaïlande en général ? Je vous laisse imaginer la réponse, et elle est la même lorsqu'on remplace "guide touristique" par "Pet Sounds" et "Thaïlande" par "Beach Boys".

Pour les artistes et groupes les plus connus, il existe enfin la solution des compilations ou des best-of. Là encore la réduction est orientée. Ce qui est privilégié, c'est un certain type de morceaux défini à l'avance et qui par principe exclut les autres. On peut ainsi avoir des musiques extraites d'époques très différentes et d'albums très nombreux, toutes seront au moins liées par leur format, leur tonalité ou leur approche, avec donc le message sous-entendu que le reste est différent voire carrément moins bien.

Il n'y a pas de secret pour celui qui veut avoir la représentation la plus précise d'une discographie : il faut multiplier les méthodes, écouter d'un même bloc le chef d’œuvre attitré et le vilain petit canard, l'album le plus écouté et le plus méconnu, le plus récent et le plus ancien, en ajoutant pourquoi pas quelques compilations ou enregistrements live. Là, par approximation, on peut arriver à quelque chose de plus pertinent, à un panel un peu moins faussé. Mais un autre problème se présente alors, celui de l'investissement. En temps, en argent et en affect. Maîtriser 15 albums d'un même projet, c'est un effort colossal que seuls les plus passionnés ou les plus fous peuvent produire. Et on en arrive à une conclusion élitiste : seule une frange infime des auditeurs peut prétendre avoir cet connaissance juste, tout simplement parce qu'ils sont des forcenés.

Dans mon parcours de mélomane, je me suis heurté à tout un tas de fausses interprétations, j'ai construit une profusion de généralisations délirantes. J'ai été réducteur, de mauvaise foi, j'ai idéalisé sur du vent, détesté sur du rien. Et je ne le regrette pas, parce que ça bouge, ça vie, ça écrit des histoires. Mais je suis aujourd'hui emmerdé quand après tout ça, je veux faire connaître un groupe. Pas une chanson ou un album, un groupe, parce que mon lien affectif se noue à l'égard d'artistes et pas d'objets. Comment transmettre à quelqu'un la connaissance fiévreuse que je peux avoir d'un projet à l'étendue monstrueuse ? On repart sur les méthodes citées précédemment : on conseille un album ou un autre, en sachant que de toutes les manières, la transmission va rater. L'idée du mégamix est née du désir que justement ça rate un peu moins.


Le mégamix répond à plusieurs critères :

1 Il est un cocktail équilibré et proportionné entre les différentes sorties d'un groupe ou artiste. On ne fait pas l'impasse sur une période jugée mineure ou à l'inverse sur un album que tout le monde connaît.

2 On ne fait pas taire les diversités. Les différentes facettes d'un projet doivent être nécessairement intégrés. Pas de parti pris stylistique. Le mégamix doit sur ce point être exhaustif.

3 Le mégamix part d'un point de vue relativiste : ce n'est pas une collection de morceaux à mon goût ou de ceux que je considère comme les meilleurs. C'est une collection de morceaux choisis uniquement pour leur potentiel de représentativité.

4 Compte-tenu des critères précédents, la forme du mix est la plus adéquate. Elle est celle qui peut au mieux les contenir, c'est à dire les faire tenir ensemble. Avec la grande disparité des morceaux sélectionnés, seul un mix peut rendre l'ensemble écoutable et cohérent.

Le but, c'est qu'en écoutant un mégamix, on puisse avoir une idée à peu près raisonnable et pertinente – en évitant le maximum de biais méthodologiques – de ce qu'un artiste a pu faire. Le tout sans perdre des dizaines d'heures.

Ça commence demain avec Monolake.

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