Mégamix 1 | Monolake

On retient souvent de Monolake son exigence, son formalisme et sa passion des chiffres. C'est normal, l'histoire du projet a dès le début été liée à une réflexion théorique et logistique. Gerhard Behles et Robert Henke, tous deux ingénieurs du son, avaient cette conviction : créer, en musique électronique, c'est aussi créer les outils qui permettent d'en fabriquer. Et ainsi a été créée la société Ableton.

Un temps la question a pu se poser ; Ableton est-il le laboratoire de recherche née du projet artistique Monolake, ou à l'inverse, Monolake n'est-il que l'expérimentation de terrain des avancées de la compagnie ? La situation se clarifia en 2001, Monolake sortait cette année-là ses 3ème et 4ème album tandis qu'Ableton commercialisait sa première version de Live. Le pôle artistique fut occupé par Robert Henke, qui, dans Ableton, n'eut plus qu'un rôle de technicien de luxe, laissant la direction au seul Gerhard Behles.

Évidemment ce débat est un faux débat – car le temps de la création est toujours identique à lui-même, quelque soit ce qui entoure. N'empêche, pour l'auditeur, il y eut dissociation. Il fallait désormais prendre Monolake uniquement pour ce que c'était, une œuvre musicale et rien que ça – même si on s'en doute, Henke utilisait toujours pour composer la dernière version de Live. Cette dissociation a pour moi été importante à faire, même si dans les faits elle ne correspond à rien, parce que j'ai pu saisir que l'originalité d'Ableton, sa problématique, était bien différente de celle de Monolake. Ableton, à mon avis, a toujours été dans une démarche d'hybridation, entre le studio et le live, entre l'homme et la machine, quelque chose en somme de presque transhumain où l'homme pourrait devenir spontanément un créateur augmenté, ne plus travailler avec des outils mais faire un avec eux. Et il faut bien dire que cet idéal-là, je ne le retrouve pas du tout dans Monolake, où au contraire je perçois une tension, un affrontement entre des tendances contradictoires. Chez Monolake, le futurisme me paraît conservateur, il y a à la fois une propulsion vers l'avant, un désir d'évolution, et en même temps une forme de nostalgie, de lyrisme crépusculaire qui freine la marche.

Avec sa conscience d'avant-garde, Robert Henke fait progresser Monolake. La ligne tracée depuis Hongkong (1997) jusqu'à Ghosts (2012) est assez claire, c'est celle d'un assèchement croissant de l'arrangement. Le minimalisme reste, mais d'extatique et nuageux il devient aride et anxieux. Conscience d'avant-garde, donc, que de saisir le parfum du social et de le mettre en musique selon des formules compliquées. T++, membre intermittent du projet depuis 2004, en atteste ; il est la caution de cette quête, lui qui dans ses travaux solos semble déjà préfigurer le siècle prochain.

Mais on sent en même temps que chez Henke, quelque part, ça résiste, et que le futur, il était bien mieux auparavant. Ça m'évoque ce qu'on pourrait appeler les traumas du créateur. La plupart des grands innovateurs ont su un temps bousculer l'ordre établi, et ils donnaient en effet l'impression de n'avoir aucune limite. Puis leur carrière se déployant, le monde changeant à côté, on a commencé à percevoir qu'il y avait quelque chose en eux qui n'avançait pas, et qui tournoyait autour des même points. Ces traumas, on ne les efface pas, ou difficilement, et chez Henke, j'arrive à en repérer deux : le romantisme mécanique d'Autechre et la transcendance des premiers Basic Channel. J'ai l'impression que Monolake ne saura jamais dépasser ces lésions premières qui, du reste, font la beauté et la fragilité du projet.

Cette dualité entre avant-garde industrielle et souffle mélancolique, entre percées formelles et réactualisations incessantes des premiers traumas me semble assez bien mis en valeur dans mon mégamix. L'ordre des morceaux y est fait sans chronologie : j'en prends trois de chaque LP que je redistribue sans soucis de date. Entre les premiers et les derniers albums de Monolake, ça communique, et plus, même, ça se lie, ça s'entrelace, ça se nourrit, pour faire apparaître une forme d'unité, d'identité, d'union par les contraires. Je dirais pas que c'est un mix particulièrement réussi, mais en tout cas il donne le ton d'une œuvre immanquable, et c'était bien l'objectif de départ.

1 Afterglow (Ghosts, 2012)
2 Far Red (Silence, 2009)
3 Ice (Gravity, 2001)
4 Abundance (Interstate, 1999)
5 Reminiscence (Momentum, 2003)
6 Pumbicon (Polygon_Cities, 2005)
7 Cut (Cinemascope, 2001)
8 Internal Clock (Silence, 2009)
9 Macau (Hongkong, 1997)
10 Bicom (Cinemascope, 2001)
11 North (Polygon_Cities, 2005)
12 Perpetuum (Interstate, 1999)
13 Aviation (Gravity, 2001)
14 Tetris (Momentum, 2003)
15 Mass Transit Railway (Hongkong, 1997)
16 Terminal (Interstate, 1999)
17 Nucleus (Gravity, 2001)
18 Indigo (Cinemascope, 2001)
19 Credit (Momentum, 2003)
20 Void (Silence, 2009)
21 Unstable Matter (Ghosts, 2012)
22 Foreign Object (Ghosts, 2012)
23 Invisible (Polygon_Cities, 2005)
24 Occam (Hongkong, 1997)

Durée : 1h39 

Mégamix 0 | Comment appréhender une discographie abondante ?

Un mégamix, qu'est-ce que c'est ? Ou plutôt, à quoi ça sert ? Le mégamix tel que je l'entends, dans cette nouvelle série, aide à se forger une représentation juste d'un groupe ou artiste dont l’œuvre est vaste, si vaste qu'en général nous en avons une connaissance parcellaire et déséquilibrée.

Quand on veut se sensibiliser à une discographie abondante et qu'on veut réellement la découvrir, plusieurs angles d'attaque sont possibles. On peut chercher d'abord à en connaître les objets les plus proches de nous et de notre actualité, c'est à dire les plus récents. Ça se défend, et en même temps, en dehors de la contingence temporelle, c'est le règne de l'arbitraire : on étalonne un ensemble d'objets culturels sur quelques uns d'entre eux d'après un unique critère auto-centré – celui de la date de notre démarche. Ce procédé est tout à fait comparable à la visite d'une ville sans le moindre guide, en balayant alentour à partir de notre point de départ. On voit bien ce que cela donne : on risque fort de passer à côté de ce qui est le plus souvent reconnu comme important, signifiant, réussi voire immanquable et on met le curseur uniquement sur le vécu personnel.

On peut aussi chercher à l'inverse à connaître ce qui, d'un groupe ou artiste, doit être connu. On essaie alors de dégager un savoir intersubjectif envisagé comme consensus. C'est ce qu'on appelle le chef-d’œuvre, qu'on peut déchiffrer sur des sites comme Rate Your Music ou Sens Critique ou qu'on peut déceler dans les médias qu'on affectionne – la référence au chef-d’œuvre y est régulière dans n'importe quelle critique de l'artiste concerné. On fait alors du tourisme culturel : ce qui nous intéresse, ce n'est pas la connaissance pondérée d'une œuvre, encore moins la recherche d'un rapport personnalisé à elle, mais la maximisation du plaisir selon le plaisir éprouvé par d'autres. Et le risque est alors le même que celui qui suit d'un peu trop près son Guide Michelin, c'est le risque de la réduction biaisée et non représentative de l'ensemble qu'il prétend résumer. Un guide touristique de la Thaïlande est-il un juste condensé de la Thaïlande en général ? Je vous laisse imaginer la réponse, et elle est la même lorsqu'on remplace "guide touristique" par "Pet Sounds" et "Thaïlande" par "Beach Boys".

Pour les artistes et groupes les plus connus, il existe enfin la solution des compilations ou des best-of. Là encore la réduction est orientée. Ce qui est privilégié, c'est un certain type de morceaux défini à l'avance et qui par principe exclut les autres. On peut ainsi avoir des musiques extraites d'époques très différentes et d'albums très nombreux, toutes seront au moins liées par leur format, leur tonalité ou leur approche, avec donc le message sous-entendu que le reste est différent voire carrément moins bien.

Il n'y a pas de secret pour celui qui veut avoir la représentation la plus précise d'une discographie : il faut multiplier les méthodes, écouter d'un même bloc le chef d’œuvre attitré et le vilain petit canard, l'album le plus écouté et le plus méconnu, le plus récent et le plus ancien, en ajoutant pourquoi pas quelques compilations ou enregistrements live. Là, par approximation, on peut arriver à quelque chose de plus pertinent, à un panel un peu moins faussé. Mais un autre problème se présente alors, celui de l'investissement. En temps, en argent et en affect. Maîtriser 15 albums d'un même projet, c'est un effort colossal que seuls les plus passionnés ou les plus fous peuvent produire. Et on en arrive à une conclusion élitiste : seule une frange infime des auditeurs peut prétendre avoir cet connaissance juste, tout simplement parce qu'ils sont des forcenés.

Dans mon parcours de mélomane, je me suis heurté à tout un tas de fausses interprétations, j'ai construit une profusion de généralisations délirantes. J'ai été réducteur, de mauvaise foi, j'ai idéalisé sur du vent, détesté sur du rien. Et je ne le regrette pas, parce que ça bouge, ça vie, ça écrit des histoires. Mais je suis aujourd'hui emmerdé quand après tout ça, je veux faire connaître un groupe. Pas une chanson ou un album, un groupe, parce que mon lien affectif se noue à l'égard d'artistes et pas d'objets. Comment transmettre à quelqu'un la connaissance fiévreuse que je peux avoir d'un projet à l'étendue monstrueuse ? On repart sur les méthodes citées précédemment : on conseille un album ou un autre, en sachant que de toutes les manières, la transmission va rater. L'idée du mégamix est née du désir que justement ça rate un peu moins.


Le mégamix répond à plusieurs critères :

1 Il est un cocktail équilibré et proportionné entre les différentes sorties d'un groupe ou artiste. On ne fait pas l'impasse sur une période jugée mineure ou à l'inverse sur un album que tout le monde connaît.

2 On ne fait pas taire les diversités. Les différentes facettes d'un projet doivent être nécessairement intégrés. Pas de parti pris stylistique. Le mégamix doit sur ce point être exhaustif.

3 Le mégamix part d'un point de vue relativiste : ce n'est pas une collection de morceaux à mon goût ou de ceux que je considère comme les meilleurs. C'est une collection de morceaux choisis uniquement pour leur potentiel de représentativité.

4 Compte-tenu des critères précédents, la forme du mix est la plus adéquate. Elle est celle qui peut au mieux les contenir, c'est à dire les faire tenir ensemble. Avec la grande disparité des morceaux sélectionnés, seul un mix peut rendre l'ensemble écoutable et cohérent.

Le but, c'est qu'en écoutant un mégamix, on puisse avoir une idée à peu près raisonnable et pertinente – en évitant le maximum de biais méthodologiques – de ce qu'un artiste a pu faire. Le tout sans perdre des dizaines d'heures.

Ça commence demain avec Monolake.

Mr. Muthafuckin' eXquire - Freestyle

Jeudi c'est booty.

Korallreven - Sa Sa Samoa (Elite Gymnastics Remix)

On va pas se mentir, on est des ravers de salon.


わめく▷ ⎛VISUAL⎠ from ELITE GYMNASTICS on Vimeo.

Agent Provocateur - The Initiate

Pas malheureux le type.