De sa casquette de reporter au Congo, au Vietnam ou à Cuba, à celle de chef-opérateur de Jean-Luc Godard, Orson Welles ou Maurice Pialat, Willy Kurant a été le témoin des plus grands événements de ces soixante-dix dernières années. Homme de l’ombre, sa trajectoire n’en est pas moins hors du commun.
Dans cette brasserie discrète du 20e arrondissement de Paris, Willy Kurant ne dépareille pas. Attentif, il s’intéresse à notre vie bien avant d’évoquer la sienne. Pourtant le chef-opérateur belge, né en 1934 à Liège, pourrait parler durant des heures du siècle qui vient de s’écouler. Il en a été le spectateur intime, l’acteur et parfois la victime. Dans l’ombre, toujours, et sur la pointe des pieds. Tout d’abord reporter de « Cinq colonnes à la Une », émission pour laquelle il parcourt le monde, il devient ensuite chef-opérateur des plus grands réalisateurs de son temps. Lorsqu’on l’interroge sur sa cinéphilie, il avoue une préférence pour le cinéma social, les documentaires qui filment là où les autres ne vont pas, à la marge. Mais avec un œil toujours cinématographique. C’est une condition indispensable, qui résume l’ambivalence de ce génial technicien : un pied sous les projecteurs et un autre dans les coulisses, à cheval entre la grande histoire collective, et la petite, la sienne, singulière.« On ne peut pas être quelque part et ne rien ramener ». Telle est sa maxime, sa ligne directrice. Dès 1959, à l’âge de 25 ans, il s’en va rencontrer Fidel Castro à Cuba pour en tirer le portrait. Trois ans plus tard il s’envole pour l’Afrique, afin de couvrir l’indépendance naissante du Congo. Il y est fait prisonnier, mais se libère de ses geôliers en échange de quelques dizaines de francs belges. La même année, il se rend au Vietnam et assiste aux protestations contre le régime dictatorial, durant lesquelles un bonze bouddhiste s’immole par le feu. Suivi, espionné, il découvre que sa chambre de Saïgon est truffée de micros. Véritable incarnation de Tintin, tel qu’il se définit lui-même, le jeune reporter affectionne les plans volés, à l’arrachée, les instantanés d’un quotidien en mutation permanente.
De ces expériences hors du commun, qu’il a connues à moins de 30 ans, il en parle peu. Il préfère bifurquer vers des considérations techniques, développer les différents types d’objectifs et ses techniques favorites. C’est d’ailleurs « l’œilleton de la caméra » qui lui permet de résister, de ne pas se rendre compte du danger, de se forger une carapace face aux horreurs qu’il est susceptible de filmer. Dissimulé derrière son armure, à l’abri, Willy Kurant s’épanouit. Nul doute que son outil l’aide, également, à surmonter les réminiscences d’une enfance traumatisante. Alors qu’il a moins de 10 ans, ses parents sont déportés et meurent à Auschwitz. Lui est sauvé par sa sœur, qui appartient à un réseau de résistants, et placé dans un orphelinat. Déjà, si jeune, il participe à un effort collectif, dans l’ombre, en transportant la presse clandestine dans son cartable.
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| Sous le soleil de Satan (Maurice Pialat, 1987) |
Reconnu dans le monde du cinéma, il s’exile pourtant aux Etats-Unis en 1976, et y passera vingt-six ans. A Los Angeles, il tourne quelques films et énormément de publicités, qui lui permettent aujourd’hui de vivre convenablement. Il est également sollicité par Eddy Mitchell et Johnny Hallyday pour certains de leurs clips, en Espagne et à la Nouvelle-Orléans. Encore une fois, il oscille entre velléités artistiques et contingences du quotidien qui lui imposent de se plier à certaines règles. Il s’y soumet sans difficulté, souhaitant avant tout se placer derrière la caméra, encore et toujours.
Le goût de l’exploration ne l’a, lui non plus, jamais quitté malgré les années. S’il tourne Le grand pardon II en 1992, « un navet » d’Alexandre Arcady, c’est avant tout pour découvrir la culture pieds-noirs. En 1996, White Man de Desmond Nakano, avec John Travolta, lui permet de tourner dans l’un des quartiers les plus criminels de Los Angeles. « On était accompagnés par des gardes du corps pour aller pisser », se remémore-t-il le sourire aux lèvres. Cette insatiable curiosité, ce regard alerte que rien n’estompe sont sa marque de fabrique.
Jamais très loin des bouleversements qui ont frappé le siècle passé, Willy Kurant a donc trouvé sa place, à la fois actif et invisible, tel un technicien tapi dans l’arrière-plan et œuvrant silencieusement pour la survie de toute une équipe. Ce soir-là, dans le 20e arrondissement de Paris, le chef-opérateur en oublie presque de finir son jus d’abricot. La nuit est tombée et, alors que l’on s’apprête à se quitter, il nous apprend qu’il sera à Rome l’été prochain, pour le tournage du prochain film de Philippe Garrel. « Si nous sommes encore vivants d’ici là ! », conclut-il en riant.
Axel Cadieux





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