Top albums 2011 (partie 2/2)

Suite et fin de notre top annuel. Bonne lecture, et je vous avoue que je me sens libéré d'un poids énorme. 2012 peut enfin commencer.

20 LV & Joshua Idehen : Routes
Damu : Unity
Salva : Complex Housing
FaltyDL : You Stand Uncertain
Zomby : Dedication

On reprend notre classement avec une orgie d'albums estampillés future garage, uk funky ou encore purple sound, parfois trivialement rangés post-dubstep. Il y en a pour les goûts, du plus roots (LV) au plus sophistiqué (FaltyDL), du plus ensoleillé (Damu) au plus mélancolique (Zomby). Une petite pensée aussi pour Salva, dont plusieurs morceaux m'ont servi de réveil matin. Tous ces disques, au-là de leurs diversités, se rejoignent sur deux points : leur savoir-faire technique et leur fluidité mélodique, loin des disques boursouflés de Rustie, James Blake et Joker. On salue en tout cas l'effervescence de ces différentes scènes, dont l'énergie et la libido n'ont pas fini de nous travailler en 2012.


19 Robag Wruhme : Thora Vukk
Roman Flügel : Fatty Folders
Dominik Eulberg : Diorama

En terme de tech-house, là encore l'Allemagne conserve son AAA, puisque les trois meilleures sorties du genre en viennent directement. Comble de la classe, toutes portent fièrement les diverses singularités du son germanique et plus généralement européen – rigorisme et recherche chez Flügel, tendance micro-house et collages sonores chez Robag Wruhme, tradition minimale et progressive chez Domink Eulberg. Trois disques de culture blanche, qui puisent leur inspiration dans l'IDM et les musiques savantes bien plus que dans n'importe quel genre soulful.





18 Destroyer : Kaputt

Dan Bejar est un grand songwriter depuis longtemps, seulement ça se savait moins. Pour les plus au fait des précédents travaux de Destroyer, Kaputt n'est qu'un disque de plus, un autre brillant essai pop aux arrangements audacieux. Pour les autres, Kaputt fait sensation, c'est un merveilleux disque de soft-pop au décorum faussement kitsch et réellement bouleversant. J'irais pas crier au génie comme si je découvrais le bonhomme, mais je félicite en tout cas  sa régularité et me réjouis d'un affichage enfin à la mesure de son talent.



17 Paolo Fresu, A Filetta Corsican Voices, D. Di Bonaventura : Mistico Meditteraneao 
Nils Okland & Sigbjorn Apeland : Lysoen - Hommage a Ole Bull  
Dino Saluzzi : Navidad de los Andes

C'est sans doute que je m'y intéressais moins depuis des années. En tout cas, je gardais de ma période obsessionnelle pour ECM records le souvenir d'un label jazz et contemporain assez snob, développant de manière très redondante leur esthétique minimaliste et ethérée. Je retrouve toujours aujourd'hui le son ECM, propre et aérien, mais cette fois appliqué à des terroirs musicaux moins coutumier : les musiques folkloriques en tous genres – corses, scandinaves, orientales et sud-américaines. Au final j'ai écouté une dizaine de ces exemples, tous sortis dans l'année, et je retiens ces trois-là, les plus beaux d'un catalogue incroyablement dense. Pas besoin de rentrer dans les détails, les références sont parlantes.



16 Giles Corey : s/t

Certains se souviennent d'Have a Nice Life, groupe sorti de nulle part qui, en 2009, avait fait gronder l'underground rock avec Deathconsciousness, un double-album d'une noirceur et d'une ambition rarement vue. Dan Barret nous est revenu l'an dernier avec Giles Corey, un projet d'une intimité troublante, liant détresse biographique (une tentative de suicide ratée) et questionnement métaphysique (la chasse aux sorcières et la perspective de l'au-delà). Le disque est un disque folk, tourmenté et épique, tellement chargé émotionnellement qu'il en devient suffocant. Douloureux mais indispensable.


15 Lil B : I'm gay
Clams Casino : Instrumentals
ASAP Rocky : LiveLoveA$AP

Après la binarisation du hip-hop (West Coast / East Coast), il y a eu sa régionalisation, avec l'influence nouvelle d'un hip-hop délocalisé (le dirty south des états de bouseux, les hipsters de Chicago, les hippies du nord, le world-hop des quatre coins du monde). On amorce une autre évolution, encore, avec la déterritorialisation du genre. Pour Clams Casino et tous les nouveaux producteurs de son style, le hip-hop n'est pas un art de rue, pas un espace de revendication, à peine une culture, c'est une mécanique, une équation, une structure décharné qu'ils habitent avec leur substance propre, la substance INTERNET. En résulte un sampling kaléidoscopique (merci Soulseek), des non-sens industriels (Clams Casino herbergé par le très exigeant label Type) et des problématiques de vie bizarroïdes (Lil B). Je sais pas si le hip-hop en sort grandit, en tout cas il en sort rafraîchi.


14 Chris Watson : El Tren Fantasma

On aurait presque oublié que Chris Watson est un des membres fondateurs de Cabaret Voltaire. Compréhensible, cela dit, puisque sa carrière solo n'a rien à voir avec la cold-wave et que, il faut bien dire, elle est immense. Chris Watson n'est rien d'autre que le plus grand acteur actuel du field recordings. Après Weather Report, en 2003, qui est un sommet absolu en terme d'enregistrement naturel, son nouveau travail s'attaque plus directement à l'histoire des hommes. El Tren Fantasma retrace le dernier voyage d'une ligne mexicaine qui parcourt le pays d'Ouest en Est, de Los Mochis à Vera Cruz. Watson capte tous les sons de ce voyage : le bruissement de la nature, le bruissement des hommes et la mécanique ferroviaire. Un triangle parfaitement agencé qui donne à cette expérience un pouvoir évocatif assez stupéfiant.


13 John Maus : We Must Become The Pitiless Censors of Ourselves
Dumbo Gets Mad : Elephants at the Door

En 2010, nous avions placé Ariel Pink tout en haut de notre classement. Pas une surprise qu'au sommet de nos albums pop de 2011, nous trouvions des rejetons de cet empire californien. Je vais pas vous faire l'offense de vous présenter John Maus, son parcours et sa personnalité ont assez été disséqués par nombre de médias d'envergure. Son dernier album, outre son efficacité exceptionnelle, a aussi le mérite d'explorer une dimension cosmique que son maître et ami Ariel Pink a toujours un peu négligé. Pour Dumbo Gets Mad, Italiens tout nouvellement arrivés à Los Angeles, leur musique, assez méconnue, croise l'esthétique lo-fi de leur nouvel région avec une pop psychédélique héritée des Flaming Lips et de Mercury Rev. Là encore un disque hyper concis et précis, sans faute de goût, entraînant et entêtant.


12 Roly Porter : Aftertime
Pinch & Shackleton : s/t
Ricardo Villalobos & Max Loderbauer : Re: ECM

À cette douzième place, un trio de disques émancipés des influences dancefloor de leurs auteurs. Roly Porter, première moitié de Vex'd, délaisse la puissance rythmique du dubstep pour laisser parler les ambiances. Aftertime tient autant du disque noise que du modern classical. Il déploie une fresque effrayante, inspiré du cycle Dune et par ricochet de ses influences SF et orientales. Pinch et Shackleton n'ont eux pas vraiment mis au second plan leurs tentations percussives, mais leurs compositions sont si évolutives et labyrinthiques qu'elles deviennent injouables en club. Ce projet collaboratif est une espèce de greatest hits de dubstep mental, tribal et atmosphérique. Quant au pape de la techno minimale qu'est Villalobos et à son acolyte Max Loderbauer (vu chez NSI et Moritz Von Oswald Trio), le geste de rupture est énorme, puisque leur album est une copieuse série de relectures expérimentales du catalogue récent d'ECM Records, des relectures qui tiennent avant tout de la musique électroacoustique la plus difficile. Le projet est exigeant, abscons diront certains, mais en tout cas moi il m'enchante – sachant quand même qu'il m'aura fallu de longues heures d'appropriation avant de prendre du plaisir.


11 The Weeknd : House of Balloons
Frank Ocean : Nostalgia, ULTRA.
Jamie Woon : Mirrorwriting

Personne n'a pu passer à côté du renouveau r'n'b. Et pour une fois pas grand chose à redire : on a vraiment l'impression d'être passé dans une nouvelle ère, à l'indépendance esthétique inédite. Frank Ocean en est un symbole fort : proche du mastodonte Def Jam et songwriter mainstream pour Justin Bieber, Beyoncé ou John Legend, Frank Ocean mène aussi une carrière parallèle avec Odd Future. Nostalgia, ULTRA est une mixtape lo-fi sortie brusquement, à l'ambiance champêtre et au sampling décomplexé, où r'n'b et pop-rock s'entrelacent pertinemment et sereinement. The Weeknd frappe encore plus fort : jamais avant House of Balloons nous n'avions entendu r'n'b aussi aérien et désenchanté. Ses singles n'en témoignent pas assez, mais le jeune Canadien est un prophète, qui a su transformer le r'n'b en litanie extraordinaire. Je serais un peu moins dithyrambique sur Jamie Woon. Pourtant, il est bien le troisième larron qu'on ne peut pas ne pas citer, celui qui incarne la sophistication anglaise. Proche des milieux garage, Jamie Woon est aussi un vrai chanteur, et son Mirrorwriting est d'une précision et d'une finition inattaquables.


10 Machinedrum : Room(s)
Kuedo : Severant
Africa Hitech : 93 Millions Miles

La rumeur courrait depuis pas mal d'années qu'à Chicago, la ghetto-tech avait muté en un genre vraiment, mais alors vraiment bizarre : la juke, où les tempos étaient propulsés à 160 BPM et où la bêtise ghetto devenait une sorte d'abstraction post-moderne. La sauce a pris en dehors de la ville beaucoup plus récemment, et on peut dire un peu partout dans le monde à partir de 2010 et de la première compilation Bang & Works de Planet Mu. Et c'est sans surprise que, dès 2011, on a vu fleurir un tas de disques hybrides, infusés plus ou moins longtemps à cette drôle de juke. Pour Machinedrum, la nouveauté est double, puisque Travis Stewart officiait surtout dans le glitch-hop avant Room(s), sublime essai combinant le garage hanté de Burial et les rythmiques urgentes du footwork. Jamie Teasdale, l'autre moitié de Vex'd (voir Roly Porter en n°12), a pris le parti de ralentir la machine et d'immerger la juke dans une solution contenant new-age, krautrock et early IDM. En classement brut, Severant serait sans doute mon disque de l'année. Le duo Africa Hitech vient lui des musiques électroniques plus savantes, puisque dans ce duo on retrouve Mark Pritchard, figure emblématique de Warp dans les années 90. Gros melting pot de dancehall, de juke et de gimmicks IDM, 93 Millions Miles possède un groove assez destructeur. On fait le pari qu'en 2012, on retrouvera d'autres disques composites aussi passionnants que ces trois-là.


9 Kendrick Lamar : Section 80
Tyler, The Creator : Goblin
DJ Quik : The Book of David 

On parlait un peu plus bas d'une déterritorialisation du hip-hop. Oui mais pas pour tout le monde. Si effectivement on s'en fout de savoir que Lil B vient de Berkeley – ses maison restant surtout Facebook et Twitter –, pour Kendrick Lamar les choses sont nettement différentes. La chaleur, la lenteur et la moiteur de son Section 80 le ramènent irrémédiablement à la culture west-coast. Idem pour son flow sensuel et l'élégance de sa démarche. Section 80 est sans doute le meilleur album rap de 2011, avec une vision panoramique et une forme parfaite qui le rendent indispensable. Même pour Tyler, The Creator, dont on vante tant l'originalité, il y a quelque chose de West Coast dans son Goblin, la clarté du son (qui est sombre mais très propre), la douce apathie du tempo et l'usage des pianos-synthés. En dehors de ça, Goblin – disque si contesté –, demeure une œuvre passionnante, certes beaucoup trop longue et inégale, mais aussi suffisamment déstabilisante et bien foutue pour qu'on adhère au projet. Et qu'on fasse taire les ignares qui snobent Odd Future parce qu'il y a dix ans, il y avait Anticon : ça n'a franchement pas de rapport. À la limite on peut rapprocher Tyler, The Creator des vieux Cannibal Ox et Aesop Rock avec les prods d'El-P, et ça c'est juste un compliment. Pas de débat en revanche pour DJ Quik, légende assez méconnue par chez nous du son G-Funk, au boulot depuis plus de vingt ans faire valoir le son californien. The Book of David est une forme de renaissance, au programme si rétro qu'il en devient incroyablement moderne : ben oui, le DIY electro-funk, c'est dans l'air du temps avec des types sacrément doués comme Dam-Funk, James Pants ou Floating Points. Et Dj Quik leur donne « la leçon du papy », à travers un album d'une finesse et d'une audace assez démente. Ça pue les années 80 comme ça sent les années 2200, et ça fait sacrément plaisir.


8 Kangding Ray : Or

En 2011, un seul disque IDM, glitch, electronic qui rend caduque tous les autres. « Or », du Français exilé à Berlin Kangding Ray, est un monument électronique d'une violence contenue et d'une aridité assommante. Étriquées et répétitives, les compositions de Or ont quelque chose de martial, de directement branché sur la techno d'Osgut Ton et du Berghain. Mais il est aussi question de lenteur et de mélodies secrètes, de rêveries industrielles aussi glaçantes que fascinantes. Du coup, c'est la première fois de ce classement que je me permets de parler de chef d'œuvre. Tenez-en compte.



7 Arrington de Dionyso’s Malaikat Dan Singa : Suara Naga
Alvarius B : Baroque Primitiva

Dans ses relents ethnocentriques voire colonialistes, l'étiquette « world » m'a toujours fait doucement rigoler. Est par définition « world » un disque de « bon sauvage », qu'il vienne d'Asie, d'Afrique ou qu'il joue de la flûte dans la Cordillère des Andes. Et on a accès aux bacs « variétés internationales » uniquement lorsqu'on a pour de bon évolué vers la raison occidentale. Heureusement qu'il y a des types ingérables pour bouger ces conceptions. Arrington de Dionyso et Alvarius B – et surtout son groupe culte Sun City Girls – en font partie. Eux font véritablement de la world, des musiques qui ne sont ni d'un pays ni d'un autre, mais du monde entier. Arrington de Dionyso chante en indonesien, utilise des techniques vocales de rituels chamaniques, mais il fait plutôt du noise-rock et n'oublie pas de s'inspirer de l'ethio-jazz d'Astatke. Et aussi bizarre que cela puisse paraître, ça donne quelque chose d'assez vif et facilement audible. Pour Alvarius B, je pousse un grand ouf de soulagement, après le split de Sun City Girls qui m'avait laissé un peu orphelin. Alvarius B sur ce disque solo est assez sage, pas d'improvisations soufistes de dix minutes ou de tentatives de pop malaisienne, mais une folk psychédélique simple et très attachante, qui n'hésite pas malgré tout à tenter une incursion bossa, à déployer des belles ambiances western et à concocter une reprise de God Only Knows avec violon oriental (!).

6 Tim Hecker : Ravedeath 1972

Vous l'aurez peut-être noté. Par rapport à l'amour que je porte pour ce genre, très peu de disques ambient ont trouvé leur place dans mon classement. Pourtant j'en ai écouté des brouettes, mais aucun ne valait d'être « rajouté » à ce seul Ravedeath 1972 qui est une sorte de firmament de la discipline. Expérimental et conceptuel et en même temps grandiose et solennel, Ravedeath 1972 est un disque ambient « concentré », qui réunit toutes les qualités possibles de cette musique en évitant toutes ses dérives – les transcendances faciles et les délires de longueurs de musiciens usurpateurs. Tim Hecker apparaît même avoir encore franchi encore un cap sur cet album, lui qui possède déjà un CV gigantesque. Ce Ravedeath 1972 est peut-être son disque le plus beau et cristallin, et ce n'est pas un mince exploit.


5 Dj Diamond : Flight Muzik 

La juke, nous en parlions un peu plus bas avec Machinedrum, Kuedo et Africa Hitech : il s'agissait alors de voir comment la juke avait infiltré des musiques qui il y a encore un an, n'avaient jamais entendu parler de cette scène. Mais nous ne pouvions pas faire l'impasse sur la vrai juke, l'authentique. Et Dj Diamond est notre élu. Son album sorti chez Planet Mu est un espèce de truc informe faisant passer la guetto music pour un vaste délire dadaïste. Hideux et poussif à certains moments, révolutionnaire et exaltant à d'autres, Flight Muzik est un objet bizarre et essentiel, sans foi ni loi, qui avance à l'aveugle sur des terrains que, franchement, je n'aurais jamais osé imaginer.



4 Andy Stott : Passed Me By
Andy Stott : We Stay Together

J'aurais pu à un moment donné de mon classement réunir plein de disques techno qui tous auraient tous relevé de cette pensée dominante industrielle, avec des penchants pour l'IDM plus présents que jamais. J'aurais cité Lucy, Tommy Four Seven, Black Dog, Surgeon, Xhin, Tobias, Planetary Assault Systems, Mike Dehnert, tous ayant sortis des LP convaincants mais s'éliminant les uns les autres par trop de proximités. J'aurais pu aussi citer l'album deep-techno de Sandwell District, qui lui aurait bouleversé pour de bon mon top 3, mais j'ai considéré qu'il s'agissait d'un disque de 2010 puisqu'il était sorti pour la première fois en vinyle cette année-là. J'aurais enfin pu classer Morphosis, le véritable OVNI techno de 2011, mais en fin de compte, sa techno expérimentale rongée au space-jazz ne me plaît pas beaucoup. On pourrait donc croire que je mets Andy Stott aussi haut par défaut. Mais même pas. En fait Andy Stott est une surprise de taille considérable. Lui qui a toujours été pour moi un outsider deep techno – appliqué et sérieux mais sans génie –, le voilà qui, après avoir récité ses gammes tant d'années, passe à l'attaque avec deux gros EP ou mini LP absolument démentiels. Le geste artistique est radical : ralentissement drastique du tempo, éventration du corpus dub-techno pour n'en garder que des résidus éparses, le tout en faisant surgir une espèce de bestialité nouvelle et terrifiante. De paisible ouvrier, Andy Stott est devenu un chef de file de la techno exploratoire.  Inattendu et excitant pour l'avenir

3 The Caretaker : An Empty Bliss Beyond This World
Oneohtrix Point Never : Replica

L'hantologie, en musique, c'est cette espèce de constellation d'artistes qui évoquent les spectres du passé pour exister au présent. Le concept est tiré de Derrida, ce qui le rend encore plus séduisant.  N'empêche, il y a encore du boulot à fournir pour donner du corps à cette notion transversale. Ce qui est sûr, c'est que James Kirby en est une figure tutélaire, et qu'Oneohtrix Point Never, d'habitude esthète superficiel, n'y est pas insensible. Pour James Kirby, la musique est intimement liée à la mémoire, à sa déformation (V/VM), son idéalisation (Leyland Kirby) et ses altérations (The Caretaker). An Empty Bliss Beyond This World met en scène la mémoire qui se perd, le passé récent qui n'existe plus et les quelques traces de lointain qui persistent. Oneohtrix Point Never reprend lui le bain publicitaire de nos jeunesses pour le faire métaboliser en quelque chose d'autre, d'assez sublime et chamanique. Dans un cas comme dans l'autre, la contrainte formelle n'a rien d'une blague oulipienne ; The Caretaker transforme des morceaux jazz enthousiastes en réelles lamentations, Daniel Lopatin fait muter des partitions marketing en liquide indescriptible et incertain : ça n'a rien d'une gymnastique immotivée ou amusante, raison pour laquelle je ne mets pas sur le même plan un James Ferraro tout aussi hantologique que fatigant.


2 Colin Stetson : New History Warfare Vol.2 : Judges
Matana Roberts : Coin Coin Chapter One : Gens de Couleur Libre

Pour la plupart d'entre nous, Constellation est le label immortel du post-rock au tournant des années 2000 – avec Godspeed You! Black Emperor, Do Make Say Think, Fly Pan Am etc. Depuis, les Montréalais se sont recentrés sans grande réussite sur un folk-rock extrêmement sombre, dont les meilleurs témoins furent Vic Chesnutt et les Tindersticks. Rien, donc, ne laissait présager qu'en 2011, Constellation allait devenir un nouvel étendard du free-jazz. On le sait : le free-jazz est un genre casse-gueule, dont les succès sont toujours acrobatiques. Raison de plus pour applaudir le coup de force de Constellation, car non seulement leurs deux disques sont somptueux, mais ils se permettent en plus d'être parfaitement différents et opposés en tous points. Judges est le disque d'un saxophoniste presque solitaire, qui refuse les effets, refuse les boucles, et n'autorise pour accompagner ses bourrasques de vents que quelques spoken words féminins. L'ensemble est impressionniste, profondément mystérieux et intime. C'est l'inverse pour Matana Roberts, dont le saxo et la voix libératrice rejouent l'émancipation d'une esclave afro-américaine il y a trois siècles. Son groupe s'éclate avec elle, Coin Coin Chapter One passe sans sourciller du free le plus furieux au ragtime le plus dansant. On reste déboussolés par tant d'énergie déployée et par une telle émotion mise au travail. J'en reviens pas, encore, que ces deux albums m'aient à ce point traumatisés, et avec des manières si antagonistes.

1 Michael Pisaro : Asleep, Street, Pipes, Tones
Michael Pisaro : Close Constellations And A Drum On The Ground
Michael Pisaro : Hearing Metal 2 & 3

On évite les roulements de tambours, puisque mon numéro 1 est sans doute le moins spectaculaire de toute la blogosphère. Michael Pisaro est un compositeur expérimenté de musique contemporaine, biberonné à John Cage et membre depuis 1993 du « Wandelweiser group », réunion d'artistes traitant de « l'évaluation et [de] l'intégration du silence » dans l'écriture musicale.
Jusqu'à il y a peu de temps, Michael Pisaro évoluait en vase clos, écumant les festivals spécialisés et ne trouvant comme nouveaux auditeurs que des doctorants en musicologie. Mais une nouvelle dynamique s'est installée en 2010 : Pisaro, dont les morceaux sortaient jusque là uniquement sur le très fermé label Wandelweiser Records, est allé voir ailleurs, et doublement, en multipliant les sorties sur d'autres labels et en créant sa propre structure, Gravity Wave. En conséquence, c'est pas moins de onze albums créditant Pisaro qui sont parus entre 2010 et 2011. Et ce brusque appel d'air a permis à de nombreuses personnes, dont moi, de faire connaissance avec un compositeur qui m'apparaît aujourd'hui comme essentiel.
La musique de Michael Pisaro est toujours sinusoïdale. Elle monte, atteint un pic, redescend, s'enfonce dans le silence, puis revient, et remonte, et redescend, redevient silence et ainsi de suite. Ces oscillations sont également évolutives, l'oscillation T est toujours différente de T+1, elle-même différente de T+2. Ce qui fait qu'au-delà de cette structure élémentaire sinusoïdale, il y a une superstructure, dont la forme se dessine tout au long de morceaux d'en moyenne 40 minutes. D'où cette équilibre ténu entre une musique qui semble au premier abord immobile et qui pourtant, se déplace. À la manière du mouvement des glaciers, les compositions de Pisaro bougent, et elles bougent en se chargeant d'une tension impressionnante, d'une puissance émotionnelle complètement inattendue.
Si le cœur des morceaux est électroacoustique, Pisaro fait aussi appel à des field recordings et à des séquences de musique sacrée. Ce qui crée des sortes de diffractions : musique morte couverte de sons naturels et musique technologique liturgique. Il est donc évident qu'aussi conceptuelle que paraisse cette musique, elle est également porteuse d'une vraie valeur sensorielle et affective. Et cette multiplicité d'intérêts a rendu claire cette première place, car en plus d'être stimulantes à l'infini, ces compositions de Pisaro ont aussi fait naître chez moi des émotions inédites et extraordinairement précieuses.


3 commentaires:

Anonyme a dit…

écoute les deux vinyls du groupe willamette. c'est tout simplement magnifique.

Benoit a dit…

un top album loin d'être consensuel avec beaucoup de choses à découvrir pour moi, et le plaisir de retrouver des disque que j'ai beaucoup aimés en 2011 (Zomby, Dumbo Gets Mad, Kuedo, Oneohtrix Point Never...)

el santo chino sese seko a dit…

ça fait plaisir de découvrir des choses dans un top de fin d'année, c'est de plus en plus rare. bien ouèj les mecs.