Is it the future or is it the past ?



C'est  un paradoxe étonnant : on a jamais autant parlé de dubstep alors que le concept tel qu'il a été envisagé au départ est caduque depuis un moment. Car des sorties actuelles que l'on affilie à cette mouvance, il n'y en a pas vraiment qui ait la moindre influence dub (hormis Kode9 et son fils spirituel LV), et les rythmiques « 2step » ne sont pas non plus forcément au rendez-vous. Le jeu étymologique est ici facile et pointe clairement du doigt que bon sang, il y a un truc qui cloche.

Si le terme de dubstep est devenu une simple étiquette vide de contenu, c'est qu'il y a eu un foisonnement créatif tel que la terminologie n'a pas  pu suivre. Pas encore, et ce retard n'est prêt d'être comblé, car cette prolifération est multiforme et il faut bien le dire difficilement lisible On trace des tendances, on constate des récurrences, des affinités entre producteurs, mais rien de suffisamment clair pour qu'on puisse opérer des catégorisations pertinentes. Pas de didactisme péremptoire, donc, on va juste essayer de pointer du doigt quelques idées trop vite reçues et de dégager quelques orientations nouvelles.

La première chose qui m'interroge depuis plusieurs années déjà, c'est que, sans doute par méconnaissance, on amalgame sans cesse le dubstep avec des genres qui lui sont connexes. Le dubstep a peu prou disparu, je disais, à part dans des franges mainstream vulgarisées (Skrillex etc.), et la grande majorité des disques que nous écoutons se rattacheraient plutôt à des genres comme le Future Garage ou le Purple Sound.

Le Futur Garage, d'abord, qui est une relecture modernisée de ce qu'on appelait dans les années 90 le UK Garage. Pas de wobble bass (ces fameuses basses longues manipulées rythmiquement), pas de descendance jamaïcaine affichée, pas non plus la noirceur habituelle du dubstep, les rythmiques 2step sont ici plus véloces que molosses, et les samples sont puisés prioritairement dans la culture soulful. Un bon exemple du Future Garage ? Burial bien sûr, pour qui se cristallise la confusion –  Untrue n'ayant en effet jamais été une seconde un album de dubstep. Cette année, pas mal de disques garage ont eu un affichage inattendu : la relecture de Gil Scott-Heron par Jamie XX ou le deuxième album de Zomby, expatrié bizarrement chez 4AD. Un peu moins en vue et  bien plus brillants pourtant, les albums de Sepalcure ou FaltyDL, merveilles rythmiques pleines d'atmosphères cotonneuses qu'on ne se lasse pas de revisiter.

Le Purple Sound est quant à lui d'influence moins anglo-anglaises, puisque c'est la fusion du proto-dubstep et avec différentes scènes américaines contemporaines. On donne la même définition de la Wonky Music, qui en est le pendant américain (et avec qui on peut s'amuser à savoir qui de l'œuf ou de la poule etc.) L'idée de ces deux entités : on garde les wobble bass et l'effet d'écrasement rythmique du dubstep, et l'on y adjoint la culture west coast du funk et du glitch-hop (Flying Lotus, Nosaj Thing...). Cela donne un son puissant, emphatique, avec des rythmes syncopées (« wonky » se traduit par bancal), qui ouvre des portes vers le chant r'n'b, l'autotune, les collaborations d'MCs etc. Alors là, c'est le bal des horreurs : entre Rustie qui nous fait du Calvin Harris boiteux et The Vision de Joker qui a du mal à s'écouter plus de cinq minutes, 2011 aura été une catastrophe. Au rayon bonne surprise, quand même, le formidable et méconnu Complex Housing de Salva. Les albums de Hyetal et Boxcutter sont également fréquentables, sans plus.

Ces glissements sémantiques ne sont néanmoins qu'une petite partie du phénomène. L'implosion du dubstep ne peut absolument pas se réduire à ces nouveaux équilibres – Purple Sound et Future Garage – qui dominent le marché. Il y a des d'autres forces transversales qui jouent et qui rendent l'ensemble bien nébuleux.





1 - Il y a d'un côté la tentation techno de manitous comme Scuba (aka SCB), Martyn, 2562 (aka A Made Up Sound), qui semblent déplacer le centre de gravité du dubstep adulte vers les friches industrielles allemandes, qui en retour se nourrissent plus que jamais du dubstep (cf Hymen Records). Cela est encore difficilement perceptible, mais le risque de scission générationnelle est bien réel – comment peut-on relier en effet la violence old-school du dernier Martyn ou le perfectionnisme édifiant de Pinch & Shackleton avec les petits cons de la scène Purple Sound ? La fracture culturelle est déjà là.

2 - Il y a à l'inverse un trident pop / r'n'b / electronica qui, de concert, amène nombre de jeunes producteurs à se repositionner sur l'échiquier musical, en privilégiant les voix, les chansons et les textures colorées par rapport aux ambiances enfumées des clubs exigeants. Vous devinez de qui on parle : James Blake et son insupportable romantisme. Un peu plus respectables : Jamie Woon qui est au moins un vrai lover et SBTRKT, qui malgré beaucoup de défauts, est aussi un producteur assez malin.

3 - Troisième point de bascule du dubstep actuel, l'exportation soudaine du footwork par l'entremise de Planet Mu. Les étranges rythmiques juke de Chicago ont inondé certaines des meilleures sorties de cette année : Kuedo (pourtant emblème du dubstep avec Vex'd), Africa Hitech ou Machinedrum. Ce n'est sans doute qu'un début, et cela devrait donner le ton d'une bonne partie de 2012.

Où tout cela va nous mener ? Bon sang j'en sais rien. Mais au lieu de trop méditer là-dessus, on va plutôt s'écouter une petite sélection de très bon titres qui sont sortis cette année en LP.