Quelques idées sur Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick et sa mort (par Axel Cadieux)


Eyes Wide Shut est sorti dans les salles américaines le 16 juillet 1999, quatre mois après la mort de Kubrick. Au-delà des considérations intrinsèquement cinématographiques qu'il génère, le dernier film du réalisateur présente donc nécessairement, sciemment ou non, une portée testamentaire qui s'échappe de la sphère artistique pour invoquer directement l'intimité du cinéaste. En ce sens Eyes Wide Shut est une sorte de film-somme, qui perçu à un certain degré de lecture, est totalement révélateur des interactions existantes entre l'oeuvre de Kubrick, elle-même indissociable de l'histoire du cinéma, et sa vie.

Plus précisément Kubrick met en place, dans son dernier film, un dispositif nébuleux, qui explore sans cesse les limites entre la réalité et la fiction. L'expérience vécue par Bill Harford relève-t-elle de la mise en scène intégralement orchestrée par une horde de millionnaires ou d'une authentique mise à mort sectaire ? Le rêve qui bouleverse sa femme en des proportions tout aussi importantes, et repose sur des événements réels, n'est-il pas encore davantage prégnant, vivace ? Ici les frontières sont abolies, l'imaginaire peut à tout moment remplacer le réel tandis que l'univers tangible relève invariablement du conte, du factice, du construit. Ces deux niveaux sont d'ailleurs finalement confondus en un plan parfaitement synthétique, qui réunit Alice Harford endormie, dont les yeux clos et rêveurs observent au travers de paupières rabattues un masque vénitien, avatar du réel, soigneusement disposé sur le coussin laissé vacant par un mari envolé.

Kubrick consacre ainsi le règne du fantasme, du brumeux, et oppose à la rigidité de la réalité la résistance de la fiction, de la toute-puissance du cinéma. Les gestes et déplacements de Tom Cruise sont d'une lenteur sidérante, Nicole Kidman répète à de nombreuses reprises les mêmes mots, et se complaît dans une forme de litanie traînante, douce et parfois douloureuse. Kubrick étire donc au maximum cette prédominance de l'imaginaire, du récit par le cinéma, comme pour la prolonger, et explore toutes les pistes qu'elle comporte, allant jusqu'à tenter de phagocyter le réel. Il repousse sans faiblir le retour au tangible, et démultiplie tant qu'il le peut le pouvoir et la durée de cette nuit magique et traumatisante. A l'aube, qui représente également le crépuscule de la carrière et de la vie du cinéaste, les époux se retrouvent et pleurent ; ils sont encore sous le choc de la violence vivifiante de ces corps entremêlés, de cette obscurité au sein de laquelle ils ont l'un et l'autre goûté une saveur qu'ils ne pourront plus oublier mais qui leur est pourtant interdite. Dès lors, et les Harford, en creux, en ont parfaitement conscience, ils ne vivront plus que pour retrouver ces sensations fugaces.

Si Eyes Wide Shut est absolument essentiel, c'est qu'au travers de cette tragédie le cinéaste livre également son intimité, dévoile son rapport au monde, et lie irrémédiablement sa vie à la fiction. Les époux Harford renouent en effet dans l'épilogue avec la réalité, les yeux bien ouverts cette fois, et se promettent mutuellement, dans un centre commercial, d'abandonner l'envers du décor, le fantasme et le mystère, mais il n'en est rien de Kubrick. En témoigne le dernier plan, lorsqu'au milieu de ce magasin de Noël inondé de peluches et de poupées plastifiées qui ont si rapidement remplacé les orgies et cérémonies, le cinéaste clôt son oeuvre en ce terme cristallin : « Fuck ». « Fuck » au réveil démystificateur, à cette aurore impossible, « fuck » à l’univocité des situations. Lui ne relèguera pas au néant toute trace d'incertitude, de dérèglement des sens et de magie, affiche un doigt d'honneur magistral à cette logique usuelle et prend le parti de se retirer, entouré de ses démons et de sa conception de l'univers. Il quitte donc en un même geste le monde et le cinéma, en plaçant dans la bouche d'une femme à la beauté placide son dernier message, sa dernière fulgurance. Kubrick préfère mourir plutôt que de continuer à vivre sans mise en scène permanente, sans fiction intégrale, et après avoir offert un dernier voyage dont l'amplitude aura été démultipliée, il s'évapore en silence, en accompagnant littéralement son générique vers la fin de tout.

Axel Cadieux

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