Littérature embarquée 3

« Je suis là sur mon banc et j'écris des dizaines et des dizaines de fois « 1848 ». J'écris ce nombre en long, en large et en travers, de toutes les manières possibles, et j'attends qu'il me vienne une idée utilisable. Un essaim de pensées vagues voltige dans ma tête, l'impression du jour tombant me rend mélancolique et sentimental. L'automne est venu. Déjà il commence à plonger toutes choses en léthargie. Déjà les mouches et autres bestioles en ont ressenti les premières atteintes. Là-haut dans les arbres, en bas sur la terre, on entend le bruit de la vie qui s'obstine, grouillante, bruissante, inquiète, luttant pour ne pas périr. Dans le monde des insectes, toutes ces petites existences s'agitent une dernière fois. Des têtes jaunes sortent de la mousse, des pattes se lèvent, de longues antennes tâtonnent, puis tout à coup la bestiole s'affaisse, culbute et reste là le ventre à l'air. Le souffle léger du premier froid a passé sur les plantes et chacune d'elles en a gardé une empreinte différente. Les brins d'herbe pâlis se hérissent vers le soleil et les feuilles décharnées glissent à terre avec le bruit chuintant d'une procession de vers-à-soie. C'est la saison de l'automne, au milieu du carnaval de l'éphémère durée. La rougeur des roses s'est enflammée ; leur teint de sang vif a pris un merveilleux éclat de phtisie.

Je me percevais moi-même comme un insecte à l'agonie, saisi par l'anéantissement au milieu de cet univers prêt à s'endormir. En proie à d'étranges terreurs, je me levai et fis quelques pas rapides dans l'allée. Non ! criai-je, en serrant les poings, il faut que tout cela finisse ! Je me rassis, repris mon crayon, décidé à mettre à exécution mon idée d'article. Ce n'était pas le moment d'abandonner, quand on avait devant les yeux l'image du terme impayé.

Lentement mes pensées commencèrent à s'enchaîner. Je les suivais attentivement et j'écrivis paisiblement, avec pondération, quelques pages en manière d'introduction à quelque chose. Cela pouvait être le début de n'importe quoi, une relation de voyage, un article politique, ce que bon me semblerait. C'était un excellent début pour bien des choses.

Je me mis ensuite à chercher une question déterminée que je pusse traiter, un homme, une chose sur quoi me jeter, mais je ne pus rien trouver. Au milieu de ces stériles efforts, le désordre commençait à revenir dans mes pensées, je sentais littéralement des ratés dans mon cerveau, ma tête se vidait, se vidait et finalement elle était sur mes épaules légère et dépourvue de tout contenu. Je percevais avec tout mon corps ce vide béant dans ma tête, je me faisais à moi-même l'effet d'être évidé du haut en bas.

« Seigneur, Mon Dieu et mon père ! », criai-je dans ma douleur et je répétai cet appel plusieurs fois de suite sans rien ajouter.

Le vent bruissait dans les feuilles, un orage se préparait. Je restai encore un instant à fixer désespérément mes papiers, puis je les pliai et les mis lentement dans ma poche. Le temps fraîchissait et je n'avais plus de gilet ; je boutonnai ma jaquette jusqu'au cou et fourrai mes mains dans mes poches. Puis je me levai et partis. »

   Thomas Ankersmit/Valerio Tricoli - Track 1 Alt by weerzin

Texte : extrait de La Faim de Knut Hamsun (1890)
Musique : extrait alternatif de Forma II de Tomas Ankersmit et Valerio Tricoli (Pan / 2011)

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