Verneri Pohjola | Aurora

On note le retrait sensible du jazz scandinave depuis la décennie vertueuse 1995 – 2005. Des chefs de file qui peinent à se renouveler (Bugge Wesseltoft, Nils Petter Molvær), des destins tragiques (Esbjörn Svensson ), des labels qui s’exportent avec plus de difficultés (Jazzland Records, Rune Grammofon), la péninsule nordique n’est plus l’eldorado qui il y a quelques années attirait tous les regards des progressistes du jazz.

Ces dernières années, cette scène scandinave est, après l’universalisme bouillonnant qu’on y a vu, redevenue un point comme un autre de la cartographie world. Conséquence, des formations plus en retrait, moins libérées, dont on attend plus le témoignage d’une esthétique régionale que de réelles innovations. Tord Gustavsen, Jon Balke, Ketil Bjørnstad, Bobo Stenson, tous ceux-ci sont d’excellents musiciens, parmi les plus en avant aujourd’hui, mais ils ne sortent guère d’un super-académisme nordique qui commence à lasser, à base minimalisme éthéré et de silences méditatifs.

Verneri Pohjela répond sans problème aux promesses de ce jazz du froid : sophistication extrême, production aérienne, décomplexion moderne. Seulement cette identité sonore n’est ici qu’un socle sur lesquelles se pose des ambitions beaucoup moins prévisibles. Il y a déjà que Verneri n’est pas un petit canard de la famille, son père, Pekka, qui participe à également à Aurora, est un bassiste reconnu pour avoir œuvré longuement dans le prog et le jazz-rock (et immortalisé par un sample célèbre de Dj Shadow). Cette influence est importante et Verneri lui-même a officié dans des formations analogues. Ainsi deux visions bien distinctes se télescopent, l’une portée par cette fameuse mélancolie givrée, cet effort atmosphérique où le trompettiste Pohjola s’installe dans la lignée directe d’Arve Henriksen et Nils Petter Molvær, l’autre plus remuante et démonstrative où, par la multiplication des intervenants et des instruments, par des subtiles ruptures de tons et de rythmes, le compositeur donne de la vivacité et du tonus à son ensemble.

En osant marier dans un même espace frises impressionnistes et embardées pleine de tensions, le musicien finlandais donne un relief incroyable à son album. Aurora est très narratif, parfois même dramatique (et le quatuor à cordes invité n’y est pas pour rien). Il y a quelque chose de captivant à voir les structures des morceaux se moduler et nous laisser dans une interrogation chronique – cette séquence va-t-elle se poursuivre par une longue dérive abstraite ou un thème très accessible, va-t-on plonger dans une ambiance feutrée où le morceau va-t-il devenir très percussif et tourmenté ? Il ne faut cependant jamais perdre de vue qu’en dessous de cette forme mouvante et incertaine, il y a une unité instrumentale qui tient l’album à flots : des musiciens soudés, tous incroyablement subtils et inventifs qui rendent à chaque moment la grâce qu’ils méritent. Sans tomber dans la caricaturale et éculée humeur scandinave, que l’on décrit généralement à coups de métaphores climatiques et géographiques, Aurora possède bien cette douceur noble, raffinée et un brin mondaine qui a fait la réputation du jeu local. On ne se privera pas ainsi de souligner ainsi le bel équilibre ici affiché entre jazz de canapé et jazz juvénile, sans tomber ni dans l’aspect pantouflard du premier, ni dans l’immaturité du second.

On évoquait en introduction la pente de désintérêt qui guettait les scènes nordiques. Aurora en est à la fois la preuve et le contre-exemple : le contre-exemple par sa beauté intrinsèque, son exécution parfaite et son éclectisme, mais sa preuve car il aura fallu deux ans depuis la première sortie nationale du disque pour qu’un label digne de ce nom nous en fasse profiter. Deux ans tout de même et les conseils répétés de Nils Landgren pour qu’ACT Company le sorte sur sa structure. C’est long, quand on imagine qu’il y a encore quelques années de ça, Aurora aurait déjà eu une réputation assise un peu partout en Europe. 7,5/10.

Carte blanche à Arielle Dombasle


Comment réapprendre à vivre après BHL ? Nouvelle nana, nouvelle passion libyenne, Bernard-Henri ne chôme pas depuis sa rupture d'avec la belle sirène. Arielle, elle, suit un chemin différent. Elle cogite, repense à son homme — jamais plus elle ne pourra poser sa tête sur le torse juvénile de son héros. Mais elle est forte, et arrive à s'en sortir la tête haute dans un beau retour aux sources : la chanson, l'Amérique du Sud et la danse. En attendant un nouvel album promis pour le 16 mai, Divina Latina, elle nous fait l'honneur d'une mixtape aux couleurs chaudes du Brésil. Tour à tour pensive et emballée, cette sélection retrace le parcours d'un deuil, comment Arielle a réussi a reprendre pied grâce à la musique. Bravo et merci à elle.



1 António Zambujo : P'ra Onde Quer Que Me Volte
2 Bill Frisell & Vinicius Cantuária : La Curva
3 Luiz Bonfá : Sambolero
4 Dercio Marques : Tema Dos Segredos
5 Milton Nascimento & Lô Borges : Cais
6 Marcos Valle : Vento Sul
7 Som Tres : Take it Easy my Brother Charles
8 Piry : Herói Moderno
9 Gal Costa : Sebastiana
10 Ronie E O Central Do Brasil : Atoa Atoa
11 Reiko Ohara : Peacock Baby
12 Jorge Ben : Zula
13 Juca Chaves : Take Me Back To Piaui
14 Gilberto Gil : Procissao
15 Tom Zé : Quero Sambal Meu Bem
16 Caetano Veloso : Incompatibilidade De Gênios
17 Arto Lindsay : Tone
18 Marisa Monte : Pétalas Esquecidas

En vrac : Hype Williams | Blackbird Blackbird | Vreid

Hype Williams : One Nation

Am I Dreaming Or Is This Reality? Je comprends plus rien à rien quand je vois le concert de louanges que reçoit Hype Williams. Hypnagogic electronica si on veut. One Nation est surtout un album dont la moitié des titres est impardonnable. Le lo-fi autorise beaucoup de choses, mais pas à mon avis d'aligner des notes aussi laides et qui sonnent aussi fausses, ni associer des pistes aussi maladroitement. On trouve là les pires basses de la Terre, que même Larry Wish n'arrive pas à égaler. 0/10.




Blackbird Blackbird : Halo

J'ai toujours eu pas mal de sympathie pour Blackbird Blackbird. Du chillwave / glo-fi sans prétention, juste intéressé par composer, de temps en temps, des petits tubes. Pour ce deuxième long-format en quelques mois, là encore de dix-huit titres, les Californiens continuent dans la même mouvance, avec des titres tantôt assez électroniques, tantôt plus new-wave, mais toujours assez bien ficelés. Deux fois sur trois, ça donne des morceaux agréables sans plus, une fois sur trois ça donne des petites rêveries naïves qu'on a envie d'écouter encore et encore. Un disque bienveillant. 6,5/10.



Vreid : V

Assez difficile de savoir quoi penser de Vreid, combo metal construit sur les cendes de Windir. Argument pour : des zicos méchamment doués, que ce soit en technique pure ou en efficacité immédiate. Argument contre : on ne sait pas trop où ça va, à passer sans raison d'un black metal à l'ancienne à du death mélodique, à alterner trash dégueu et ponts acoustiques bien mélancoliques. Ça donne un sentiment d'éclectisme appréciable pour certains, et pour d'autres comme moi, ça fait surtout perdre en lisibilité et en profondeur. Un disque plus récréatif que vraiment intéressant, assez inconséquent malgré l'énorme quantité de talent qui y est déployée. 6/10.

Saigon | The Greatest Story Never Told


Reste à savoir à quel point ce sentiment peut être partagé. Il me semble que mes goûts ne sont pas fixes, qu'ils se font moins en moi qu'à la lisière de moi, dans une dynamique d'avec l'extérieur qui ne me regarde qu'à moitié. C'est à dire que pour garder par exemple un même affect pour un disque, ad vitam eternam, sans le ressort de la nostalgie, il faudrait que je n'écoute plus rien d'autre que ce disque, et que je me coupe littéralement du monde. Ça n'arrivera pas. Donc mes goûts évoluent, ils me surprennent ; je reste en posture passive et ça bouge quand même. À la limite il n'y aurait peut-être que ça à communiquer : ce pour quoi nous ne sommes que réceptacles – ce qu'il y a de plus impersonnel dans la façon d'aimer ou non un disque.

The Greatest Story Never Told est un peu plus qu'un objet. Impossible de dissocier l'œuvre, celle qu'on écoute, du parcours médiatico-économique qui l'a amené ici, dans nos oreilles en 2011. Saigon a le destin des grands rappeurs : emprisonné à seize ans pour tentative de meurtre, sept ans de bagne et une explosion artistique aussitôt après. Sur la foi de quelques mixtapes et un street album brillant, Just Blaze, alors producteur de Jay Z pour ses Blueprint, le prend sous son aile. S'en suit une signature chez la major Atlantic Records, l'annonce d'un imminent premier album et même quelques apparitions dans la série Entourage. Success story, comme on dit. The Greatest Story Never Told a été composé et enregistré à ce moment, dans cette euphorie ascensionnelle, au firmament de l'ambition de Saigon. Problème : Atlantic Records réfléchit son planning, ralentit la sortie, fait passer Saigon derrière par exemple Lupe Fiasco, en bref retarde un maximum la sortie de The Greatest Story Never Told. La situation envenime et explose en 2008, avec toujours pas de calendrier fixe et des relations plus orageuses : Brian Carenard jette l'éponge, rompt son contrat avec Atlantic et repart avec ses morceaux sous le bras. Et ce n'est finalement que bien plus tard qu'il tient son deal sérieux, avec le label alternatif Suburban Noize ; trois ans de plus avant la sortie officielle, aujourd'hui, de son album – album qui, refaisons les comptes, aurait pu et du sortir il y a cinq ou six années.

Nous écoutons un anachronisme à plus d'un titre. Il y a l'écart du temps : le hip-hop d'aujourd'hui n'est plus celui de 2005. Il y a l'écart industriel : c'est un disque de major qui sort en indé. Il y a enfin l'écart intra-individuel : le Saigon d'aujourd'hui n'est plus celui de son escalade de notoriété, celui qui pour certains médias pouvait devenir la nouvelle star du rap. Que l'on soit clair : tous les défauts que l'on peut trouver à The Greatest Story Never Told ne sont le fruit que de ces anachronismes – à qui la faute, cela ne nous intéresse pas.

En 2011, l'album de Saigon se fait sans jamais qu'on soit très loin de la saturation. Disque fleuve, grandiloquent, The Greatest Story Never Told est difficile à tordre. Dans son mélange de hip-hop bien old-school et de sucreries pop-r'n'b, il renvoie à une période de transition du rap aujourd'hui révolue : ça sonne vieillot, sans que ça le soit assez pour rejoindre les disques dits atemporels. Et l'on a aussi le sensation forte d'un disque crâneur, s'auto-congratulant, qui s'autorise à ne pas vouloir finir – comme un concert dont les rappels ne sauraient plus s'arrêter, sauf qu'ici il n'y a pas de public, et que personne ne sait si l'auditeur en redemande (on imagine, on en fait le pari).

Ce qu'il y a de troublant, c'est qu'on ne peut s'empêcher de réécrire l'histoire. Et si The Greatest Story Never Told était sorti en 2005 ou 2006 ?

Je l'aurais aimé à mourir, j'en suis convaincu. Pas de risque que la texture sonore du disque me déplaise : en pleine mise en lumière de Kanye West et Lupe Fiasco, dans l'inertie des précédents Jay-Z, Saigon aurait été en plein dans les préoccupations de son époque, en plein dans le star system éclairé. Le côté ampoulé de l'album ? Justifié et même excitant : à renommée exponentielle, expression démesurée, célébration constante de sa propre réussite. Par ce tour de passe-passe de contexte, chaque défaut actuel de The Greatest Story Never Told devient un potentiel point fort. Et les entrailles du hip-hop de Saigon ne l'auraient privé alors d'aucun succès. The Greatest Story Never Told est techniquement magnifique ; il est énergique dans ses transitions, puissant et romantique dans son sampling, violent dans ses scratchs, rempli de tueries mainstream et de merveilles plus resserrées, simplement belles et subtiles. L'alliage qui est fait ici entre rap conscient (Q-Tip et Black Thought en featuring, ça situe une crédibilité) et hip-pop emphatique est parfaitement maîtrisé, le flow est impressionnant... que dire d'autre sinon que ce disque aurait pu être intouchable.

Seulement, les choses se sont passées différemment. Le train a passé, sans Saigon. Et aujourd'hui son disque s'écoute mal. C'est triste, sans doute, de rater un tel rendez-vous, mais que voulez-vous, nous n'y sommes pour rien. J'aurais pu vanter The Greatest Story Never Told comme le disque qui aurait du changer le rap américain, le chef d'œuvre qu'une saloperie de maison de disque a empêché de sortir ; je pourrais bien crier à l'injustice suprême, hurler qu'il s'agit là d'un des trois meilleurs disques de rap enregistré dans les 00's. Je n'en ai pas envie : en 2011, Saigon m'ennuie, ne me parle pas, et ce n'est qu'avec une imagination distante, désinvestie et sans passion que je me vois aimer ce disque dans une Histoire parallèle. 6/10.

En vrac : FaltyDL | Egyptrixx | Salva

En vrac, trois disques qui tournent autour de la sphère garage-dubstep. J'ai mes préférences mais il s'agit, me semble-t-il, de trois disques tout à fait honorables et respectables.

FaltyDL : You Stand Uncertain

Grand amateur du premier album du New-Yorkais – Love Is a Liability –, me voilà bien déçu à la sortie de son deuxième. Trop d'attente, sans doute, parce que le changement est imperceptible : léger recul du groove rythmique pour plus marquer les voix et les ambiances. Mon problème : je n'aime pas les voix chez FaltyDL, et son utilisation des synthés me paraît bien inégale. Je fais en fait du bonhomme le meilleur producteur rythmique du genre, et pour le reste, la qualité se joue à la roulette. Sur You Stand Uncertain, donc, je grimace autant que je m'emballe, sans que je puisse être maintenu dans l'excitation d'un groove omniprésent et continu. 5/10.


Egyptrixx : Bible Eyes

On se calme avec Egyptrixx. Pas de concours de dithyrambes. "The Only Way Up" était un énorme morceau en 2010, Bible Eyes est un très bon disque en 2011 – on ira pas plus loin. À saluer : la fluidité et le naturel avec lesquels Egyptrixx malaxe house, uk funky et drone ; le crossover est total. Des réserves toutefois : des sonorités finalement assez pauvres et une tendance à forcer l'intensité de ses morceaux un peu agaçante. Soit il s'agit de défauts de jeunesse, soit le fake gît en deçà de quelques motifs mélodiques et rythmiques ultra efficaces. On lui laisse le bénéfice du doute. 6,5/10.



Salva : Complex Housing

Mon coup de cœur du genre le plus récent. Il faut s'imaginer un Mount Kimbie est plus ricain, nostalgie ludique et tendance pop-r'n'b moins soutenue par l'electronica que par d'énormes rythmiques hip-hop et bouncy. Paul Salva vient de San Francisco et ça s'entend : Complex Housing est aussi gorgé d'electro-funk avec ses synthés irrésistibles. Peut-être bien le disque que j'ai le plus écouté cette année, heureux, sensible et ravageur. 9/10.

♡✝✝VIKERNESCROZ✝✝Ω | B.S+B+J.A+S.L Mixtape [EP en avril]

Chez DCDL, on est assez fiers de notre pépinière de jeunes talents. ♡✝✝VIKERNESCROZ✝✝Ω (l'alter ego de La Kustom!) en fait partie. En avril prochain, le bonhomme sort un EP d'inspiration Witch House / Electronica chez AM-DISCS (chouette présentation du label par nos confrères d'Hartzine), sobrement intitulé B.S+B+J.A+S.L EP. On vous tient au courant. En attendant, petit panorama des influences de ce projet.


B.S+B+J.A+S.L MIXTAPE

1.James Blake: Lindersfane 1
2.Story of Isaac: New Flesh
3.xix: DEEP VOID
4.Lil Wayne: I feel like dying
5.Ghost Houses: Order
6.Vittorio Mazzoni: Islands (I Forgot)
7.Diamond Black Hearted Boy: 3Y3S WIDE SHUT
8.Salem: Beverly
9.Lil B: I’m the Devil
10.Booba: Strass et Paillettes
10.Woven Bones: Let It Breathe
11.♡✝✝VIKERNESCROZ✝✝Ω: Sushi/WeserStrasse
12.Crystal Castles: Violent Dreams
13.jj: Die Tonight
14.WikAn: Blisters
15.King Dude: Design
16.Toroidh: Europe is dead 5
17.Burzum: Duet with Mayhem

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En vrac : Arbouretum | Virus | SubRosa

En vrac, mais pas totalement. Il y a beaucoup trop de disques dont je voudrais dire quelques mots, alors je fais des petits tas. Ici ça en sera un de guitares rêches, bluesy et pesantes.

Arbouretum : The Gathering

Disque de confort, réalisé avec beaucoup de nonchalance et d'humilité, The Gathering fait dans le pur blues-rock seventies bien crade et répétitif. La lourdeur des guitares pourrait le faire tendre vers le stoner, mais avec la voix de Dave Heumann, mélodique et bien psyché, on reste dans le giron d'un bon vieux rock à l'ancienne, souillé et poétique. Joli trip, quoiqu'un peu court en bouche. 6/10.





 Virus : The Agent that Shapes the Desert

Beaucoup plus ample instrumentalement, Virus fout des basses schizoïdes et du jazz chelou dans son gros chaudron plein de guitares lourdes et dissonantes. Le projet de fond n'est pas celui d'Arbouretum : ici ça pue le vice et l'expérience limite – Virus n'est pas pour rien une émanation du monstrueux projet avant-gardiste Ved Buens Ende. Du coup, rien de cool à l'horizon, le plaisir qu'on prend est sale et cérébral, pas très facile d'accès puisqu'aucune imagerie forte ne s'en dégage, si ne ce n'est l'étrange chimère d'un désert qui serait devenu glacial et clinique. 6/10.
 


SubRosa : No Help For The Mighty One

Au petit jeu de celui qui descendra dans les fréquences les plus basses, SubRosa gagne haut-la-main. Mais le groupe n'en est pas vraiment effrayant pour autant : la production est certes monstrueuse, mais l'ensemble évoque surtout des Swans côté Jarboe en bien moins inquiétants. Les arrangements pleuvent, ils sont fins mais pas horrifiques. SubRosa est en fait plus plus sludge que doom, plus porté vers une dream-pop surlourde que des constructions vraiment terrifiantes et sinistres. À savoir ce qu'on cherche, donc. Pour ma part, je reste sur ma faim : beaucoup de talent mis à l'œuvre pour un résultat finalement assez édulcoré. 6/10.

Fen | Epoch


Sorti d’aucun gros tuyau médiatique, ayant encore une assise publique très incertaine, il serait facile de conclure au hasard quant à notre rencontre avec Fen. Un groupe de black parmi tant d’autres sur lequel nous aurions posé nos oreilles sans espoir précis, et miracle nous tenions une perle underground, extraite du profond néant relativiste des sorties metal. S’il n’est pas faux que le déclic a d’abord eu cette valeur romantique, associé à l’émotion grisante d’être un découvreur, un dénicheur de trésors en milieux hostiles, assez vite, raison faisant, l’intérêt que nous portions à Fen est devenue cohérent, fruit d’une logique que nous n’avions pas encore soupçonnée – une logique de label. Il est intéressant, par conséquent, de ne pas brandir fièrement le deuxième album de Fen comme un précieux magot, tirant la couverture à nous : la carte du butin avait déjà été tracée par d’autres, et nous n’avons fait inconsciemment qu’en suivre les marques.

On doit en fait la découverte et la maturation de Fen au label italien Code666 – au nom pas très engageant, on le concède, rigolo à la limite mais qui laisse mal imaginer la préciosité de cette structure. Code666, à l’œuvre depuis un douzaine d’années, est un rassemblement de groupes disparates et insoumis, dont les points communs sont à chercher loin des ressemblances formelles strictes. Les groupes Code666 partagent ensemble une idée forte : faire du metal différemment, à la seule condition que cette altérité soit justifiée comme nécessité d’expression. Pas un projet d’avant-garde, donc, même si souvent la nouveauté est présente de facto, Code666 ressemble plus à une coopérative hétérogène de groupes qui ne pourraient nullement se débrouiller seuls.

Le catalogue du label se veut transversal en tous points : on y trouve des groupes de toutes contrées (Angleterre, France, Italie, Allemagne, Roumanie, Autriche, Turquie, Grèce, Suède, Norvège, Pologne etc.) dans des styles aussi variés que le black metal folklorique, le funeral doom, le trash-indus et des mélanges bien plus étranges encore. Et depuis douze ans, Code 666 soutient et met en avant des groupes formidables. On retiendra entre autres Manes et son brillant Vilosophe, magnifique tentative en 2003 de marier pop et metal futuriste, Negură Bunget qui à longueur d’albums donne corps à un black metal transylvanien plein d’ésotérisme local, plus proche de nous Âmesoeurs, projet français inspiré du shoegaze auquel participe le vénérable Neige (Alcest, Peste noire), n’oublions pas non plus Void of Silence, formation doom on ne peut plus démente ou encore Ephel Duath, fers de lance des croisements entre hardcore-metal et jazz. Nous avons écouté tous ces groupes sans les associer. Des fils à peine visibles les tenaient sans qu’on y prête attention. Aussi, c’est l’occasion pour nous de souligner que ces fils existent, et que loin de toute magie, c’est grâce à eux que Fen arrive à nos oreilles. Code666 s’occupe de ces conditions de possibilité, de ce défrichage de terrains vierges dont n’est retenu que l’essentiel, refusant tout exotisme pour mieux montrer le sérieux de ces particularismes.

Fen, nous y arrivons, même s’il est un groupe anglais et que le dépaysement n’est pas brutal, incarne pourtant bien une certaine idée du régionalisme. La croûte musicale est celle du black metal scandinave – et indéniablement c’est la chose que l’on entend en premier –, mais à frotter un peu on découvre disons deux influences majeures toutes deux profondément anglaises. La première est celle du doom metal du label Peaceville et de sa triade majeure Anathema, My Dying Bride et Paradise Lost, eux-mêmes largement affiliés à l’enseignement des Pink Floyd. La deuxième est la vague shoegaze du début des années 90 avec en tête Slowdive et My Bloody Valentine.
En mêlant à son socle black l’aspect dépressif et progressif du doom anglais ainsi que les mélodies éthérées et la légèreté du shoegaze, Fen défend une vision hyper sensible et pas moins racée du metal ; Epoch est triste sans être morbide, mélodique sans être trop clair, on avance dans l’écoute avec un certain confort, attentif et bien disposé à suivre les nombreuses inflexions de Fen, tantôt vers du black crève-cœur, tantôt vers des mid-tempo vaporeux et des breaks variés et audacieux. Il se dégage ici un beau sentiment de fluidité, un équilibre parfaitement maintenu entre complexité structurelle et effort de proposer une émotion maîtrisée et canalisée. On a en effet rarement vu black progressif aussi habile pour développer un thème sur huit ou dix minutes : alors que généralement les séquences se succèdent mécaniquement, artificiellement, tronçons de morceaux collés les uns aux autres, Epoch propose de vrais développements subtils et sans décrochages, sans ces fameuses ruptures de tons à l’intentionnalité toujours suspecte.

Le plaisir qu’Epoch convoque est quelque peu ambigu. Si la pochette renvoie immanquablement à l’esthétique black, de manière d’ailleurs un peu poussive, rien pourtant ne rattache l’auditeur aux sentiments classiques du genre. Il n’y a pas d’horizon spirituel, pas de haine sous-jacente, le black est en fait un moule utilisé à contre-emploi, pour le remplir d’anglicismes sonores très contemplatifs et affectivement travaillés. Ce n’est ainsi pas une surprise si les groupes qui ressemblent le plus à Fen sont également des entités hybrides ; on pense par exemple à Agalloch pour leur profondeur émotionnelle et leur magnificence narrative, à Katatonia pour l’usage vaporeux des voix claires : deux groupes immédiatement identifiables et qu’on peine toujours autant à classifier. On pourra encore énumérer d’autres accointances – certains verront ici du post-rock ou là des passages folk –, l’important à garder à l’esprit est que Fen demeure pluriel, pluriel et agile, et qu’on a rarement entendu black metal aux atmosphères aussi prégnantes et fines ; à l’inverse pourrions-nous aussi dire que nous n’avons jamais entendu shoegaze aussi extrême, aussi radical dans son expression – c’est du pareil au même, et il serait fou de dire le contraire. 8,5\10.

Critique également disponible sur Playlist Society.

Gohan Mix #18 | Spécial DCDL - Ode an die Freude

La recherche de la joie est une tâche ingrate. Cette émotion apparaît à l’issue d’un labeur, d’une longue peine, et se manifeste par un soulagement satisfait. On tentera alors, par un chemin oscillant entre ténèbres et volupté, d’amener (à) la Joie.

Mais, en raison du caractère chimérique et éphémère d’une telle émotion, j’ai voulu ici feindre de l’atteindre sans jamais y arriver pleinement. Ce qui m’intéressait n’était pas la joie en elle-même mais ce qui nous y amène. Donc point de célébrations satisfaites ici, juste de longues hésitations.


Le choix du titre « Hymne à la Joie » en version allemande n’est que pur snobisme. Toutefois, s’il devait faire référence à un choix plus raisonné, il s’agirait d’une réinterprétation cynique non pas de la Neuvième Symphonie mais plutôt du poème pompeux (et snob) de Schiller:

(Et que celui qui n'a jamais connu cela s'éloigne
En pleurant de notre cercle!)

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ODE AN DIE FREUDE

01. Demdike Stare - Ghostly Hardware; Suum Cuique - Cyclic Redundancy; The Knife In Collaboration with Mt. Sims and Planningtorock - Tumult
02. Minimal Man - I Wish
03. Low - Little Drummer Boy
04. Chris Carter - Outreach
05. White Pain - A Kick In Your Mind
06. Death In June - Crush My Love
07. The (Hypothetical) Prophets - Budapest 45
08. Alvin Curran - Canti Illuminati; Function - Pressure (Original Mix); Luc Ferrari - Rencontres Fortuites (fragments)
09. Kenny Larkin - Bass Mode
10. Alexander Scriabin - Sonata No. 5, Op. 53 (performed by Vladimir Horowitz)
11. Robert Ashley - Automatic Writing; Raime - This Foundry (Regis Version)
12. Hi Lonesome Electric - Pierre & John Henry
13. Ripperton - Farra
14. Stefny- Echinodon (Flourish's Tarchia Othnielia Ingenia, Memeory Ash Remix)
15. Gohan - Charley Pitcher (edit 0); Edward Artemiev - Zerkalo
16. Objekt - Tenderbox
17. Windy & Carl - Btwn You + Me
18. Mick Karn - Weather the Windmill

L'illustration a été réalisée par Jérémie Baboukhian à partir de photographies de Gus Powell, qui a très aimablement autorisé leur usage à cette fin.

Téléchargement gratuit ici

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En vrac : Burzum | Frivolous | Radiohead

Burzum - Fallen

Varg ne chaume pas. Moins d'un an après Belus, le voilà qui revient avec un nouvel album dans la même lignée – mid-tempo et apaisé. Une chose retient mon intérêt : quand un groupe black se met aux voix claires, c'est soit pour virer prog et complexifier sa musique, occuper l'avant-garde, soit pour tomber dans le "depressive black" impudique. Burzum arrive en toute simplicité à sonner d'une troisième façon ; avec la répétitivité des structures, des riffs micromélodiques et une façon de chanter très détachée, Varg propose dans Fallen une musique quasi apaisante, enivrante du moins, qui cherche moins à se placer sur le curseur émotionnel que sur celui de la spiritualité. Pas renversant, donc, mais ô combien estimable. 6/10.


Frivolous - Meteorology

Resident Advisor, dans sa review, fait de Meteorology une sorte de For Emma, Forever Go de Bon Iver en conditions inversées. On se souvient de Justin Vernon, plaqué, qui partait vivre en forêt pour nettoyer sa peine et exorciser sa relation passée dans un disque désormais culte. Daniel Gardner a connu mésaventure comparable, lâché par sa copine la veille du jour où elle devait le rejoindre sur une île du Pacifique, là où lui pensait passer une année sabbatique au calme. Résultat : le paradis autour et l'enfer dans la tête, promiscuité étrange dont témoigne à merveille Meteorology. J'ai toujours trouvé dans les musiques dites baléariques un envers potentiellement désespéré, vous savez, on recherche tellement l'illustration du plus parfait sur Terre que que ça peut déboucher irrémédiablement sur la proposition sous-tendue "je n'aurai jamais accès à cette chimère". Frivolous mieux que personne fait coexister cet idéalisme et la nostalgie de ne pas pouvoir en être. Sa tech-house est exotique, vivante, chaleureuse, sautillante presque, et pourtant cela rend parfois un peu triste, c'est imperceptible mais il y a ici un quelque chose de profondément mélancolique qui fait fil rouge. Et dans un style comparable, ça rend Meteorology mille fois plus intéressant et émouvant que le dernier Isolée. 7,5/10.


Radiohead : The King of Limbs

Je ne vais pas passer des heures à parler de ce disque, on lit assez de choses dessus, dont ce texte qu'on écrit à 10. C'est juste pour signaler mon relatif agacement envers cette sortie, la sensation que Radiohead comme un vieux Clint Eastwood fait tout pour ne pas passer la main, se forçant littéralement à rester aux commandes de la modernité. Question marketing, ils n'ont pas fini de proposer des choses nouvelles, mais musicalement c'est autre chose. J'aime les chansons les plus simples, dans The King of Limbs, le reste me consterne : cheap, étriqué, chiant, laid. 4/10.