La fleur au fusil | Mixtape #9 pour Consume

Nous avons réalisé une mixtape pour nos amis Consume. Notez : dans le cadre de notre partenariat avec leur label, RECORDER, nous passerons quelques disques ensemble, jeudi prochain (3/11) au Motel (Paris 11°).



1. Harmonia – Gollum | Canguihlem – Sur la philosophie de Jean Cavaillès
2. Phil Manley – FT2 Theme
3. Michael Rother – Silberstreif
4. Cluster – Rosa
5. Philippe Guerre – Danse des vers luisants | Tristan Tzara – Sur le chemin des étoiles de mer
6. Richard Pinhas – L’éthique (part 4)
7. Arp – Catch Wave
8. Anathema – Alone
9. Die Macht – Ende
10. Blood Axis – Between Birds of Prey
11. Atrium Carceri – Faces of War
12. Jacaczek – VI | Valère Novarina – Discours aux animaux
13. Pleq – Dark Bullet From The Abyss
14. Je suis le petit chevalier – Main Jungle
15. Les joyaux de la princesse – Cimetière (chanté par Charles Panzéra)
16. Division S – Seven
17. Jean-Roger Caussimon – Les coeurs purs

Destroyer - Kaputt


Le sentiment de confort et ses limites : voilà le fil rouge critique de Kaputt et plus généralement tout  Destroyer. Au bout de maintenant dix albums, nous pouvons tirer des conclusions, très positives en terme de valence et qui expliquent en même temps pourquoi Dan Bejar ne restera sans doute  éternellement qu'un simple outsider.

Pour comprendre en quoi Kaputt peut tout aussi bien être fascinant que fondamentalement décevant, il faut d'abord remonter à août 2009 et la sortie de l'EP Bay of Pigs. "Bay of Bigs", titre final de Kaputt, était donc initialement sorti il y a deux ans dans un ramdam conséquent. Titre pop étiré sur plus de dix minutes, on découvrait un Dan Bejar différent, patient et mystérieux. La b-side du single, "Ravers", allait plus loin dans cette direction, avec encore plus de dépouillement électronique et d'abstraction. Un nouvel EP en 2010 confirmait ce sillon ; Archer on the Beach proposait deux collaborations énigmatiques avec des spécialistes ambient : Tim Hecker et Loscil. Le futur album, ainsi béquillé sur ces travaux étranges, s'annonçait comme la consécration d'un changement, la finalisation d'un processus mutatif. Il n'en est en fait rien ou presque.

Le sentiment de confort et ses limites, on y vient. Kaputt annonçait un programme chargé : des digressions krautrock et new age dans un redéploiement du soft-rock, du smooth-jazz et de l'eurodisco. Conceptuellement c'est fort : Dan Bejar cherchait à redonner des lettres de noblesse à par exemple Simple Minds, Pet Shop Boys et Kenny G sans s'interdire d'audaces plus expérimentales et intimistes. Dans l'idée, ça rappelait l'an dernier l'exercice de style de Gayngs sans le côté récréatif. Surprise, donc, quand à la première écoute de Kaputt, on prend immédiatement son pied. Les basses groovent et sont bien appuyées, le saxo omniprésent apporte du sucre sans surcharger, quelques structures surprennent – tout semble si stimulant et si naturel que... quelques questions viennent à l'esprit, méfiance instinctive dirons-nous. Ces questions, elle ne peuvent germer qu'après une fréquentation de longue date et assidue de Destroyer. Pour le dire clairement : Dan Bejar nous l'a déjà fait, le coup de la vraie-fausse évolution. On ne lui en veut pas, impossible de le charger à partir du moment où cela n'est du qu'à une petite part de génie qu'il ne possède pas.

Les disques de Destroyer ont toujours été attachants, tout de suite, sans qu'on ait besoin de se les approprier au fil des écoutes. C'est une qualité qui possède son revers de médaille. Cette familiarité qui est inspirée à chaque fois tient en effet aussi d'une forme de simplicité dans l'écriture voire d'une banalité. Se rêvant grand explorateur, Dan Bejar se voit fatalement toujours alité à des grilles de notes basiques, pertinentes mais répétitives et finalement très communes. Cela se traduit par des albums aux atmosphères bien différentes mais qui reviennent malheureusement toujours au même. Les titres de Kaputt pourraient par exemple tout aussi naturellement être jouées avec l'orchestration baroque synthétique de Your Blues ou les sonorités folk-rock de This Night ; toutes les partitions de Destroyer sont interchangeables. Et le problème est grave, car cela se traduit non seulement par une forme d'immobilisme de fond, d'immuabilité créative, et qui se double, en prime, d'un sentiment d'impersonnalité chronique. Les répétitions dans l'écriture chez au hasard Stereolab, Mercury Rev ou Blonde Redhead sont tolérables et même appréciables car elles apposent une signature singulière et irreproductible par d'autres. Tout le contraire de Destroyer, en somme, dont les évidences mélodiques ne renvoient qu'à un agréable vaguement consensuel et sans empreinte identitaire.

Qu'on ne se méprenne pas : Kaputt est un disque d'une efficacité totale. Seulement il n'est qu'un disque de Bejar parmi d'autre, dont l'audace est en trompe-l'œil, simple décorum plutôt que nouvel enracinement. Cela rappelle le charme et la bassesse du mouvement exotica, avec ces américains naïfs qui voulaient faire de la musique du monde sans se départir de leurs codes culturels occidentaux ; cela donnait de la musique cool mais complètement ethnocentrée et au dépaysement pour le moins factice. Il en est de même pour Destroyer, dont la pertinence pop n'est plus à démontrer, dont la qualité des arrangements demeure infaillible, mais qui se heurte malgré tout constamment à son propre cadre, paisible havre de plaisir et de paix que Dan Bejar ne cesse de vouloir fuir – sans réussite. 7,5/10.

En vrac : Tennis | Isolée | Mitochondrion

Tennis - Cape Dory

On ne peut pas dire que Cape Dory est une insulte au bon goût : c'est seulement un disque banal et hyper faible. Je suis déjà surpris que Tennis fasse autant parler de lui avec une personnalité aussi peu affirmée : il ne s'agit que d'un vulgaire duo mixte orienté pop 60's comme il y en a des dizaines, sans aucune plus-value par rapport à She & Him, Best Coast et consorts. L'originalité n'est pas là, donc, mais ce n'est pas encore le plus grave. Le problème majeur de Cape Dory est qu'il est loupé même dans sa réalisation. Voix très moyenne, orchestration pathétique, linéarité épuisante... Cape Dory n'a pas non plus la fougue et l'intuition qui provoquent l'indulgence envers les disques trop verts. C'est mou, pauvre, mélodiquement tout juste passable, en un mot insignifiant. 1/10.


Isolée - Well Spent Youth

Je me surprends à la cohérence. J'ai l'an dernier plusieurs fois souligné à quel point la house trop libertaire pouvait m'agacer, celle qui malaxait indistinctement tous les codes du genre pour les redéfinir en musiques de salons. C'est pour cette même raison que je n'ai jamais accroché aux disques d'Isolée – et ce même si je n'avais pas encore mis de mots là-dessus. Alors que je n'étais qu'un bébé dans les musiques électroniques, je sentais qu'il y avait dans Rest ou We Are Monster un intermédiaire qui me déplaisait, une sorte d'indécidable entre envie d'explorations et exigences du dancefloor qui me laissait complètement en retrait. Joli paradoxe : c'est en sortant son disque le moins inspiré que Rajko Müller résout cette problématique. Well Spent Youth sonne certes daté, il ne contient aucun très bon titre, mais il est au moins le disque d'une prise de décision : Isolée s'y définit comme artiste micro-house et rien d'autre. Que Well Spent Youth soit monotone et peu spectaculaire tient dès lors autant d'un programme que d'une faillite créative : Isolée rentre dans le rang, se repositionne comme dj et perd en ambition ce qu'il gagne en adaptabilité au dancefloor. Ce n'est pas ce que j'appelle une perte sur tous les plans. 5/10.


Mitochondrion : Parasignosis

Je vous laisse sourire quelques secondes à la lecture du nom de ce groupe. Ça fait pas très sérieux Mitochondrion hein. Pourtant, eux font leur musique sans badinerie aucune. Nourris d'occultisme et de noirceur black, leur death-metal est bien plus qu'un inconséquent défouloir gore. Parasignosis est au contraire un passionnant grimoire aussi violent que possédé, aussi à l'aise dans les blasts dévastateurs que les mid tempo crasseux et les longues plages dark-ambient. Je suis assez ébahi à l'écoute de ce disque, ébahi par tant de puissance retorse et par tant de complexité audible. Qu'on se le dise, on tient déjà là un des plus grands albums extrêmes de 2011, du niveau d'Immolation, Deathspell Omega ou Triptykon l'an dernier. MASTERPIECE. 8/10.

En vrac : My Jazzy Child | Bvdub | Ducktails

My Jazzy Child : The Drums

Difficile de parler avec une distance suffisante de My Jazzy Child : c'est un bon copain. Alors on va en parler sans se voiler la face. J'écoute beaucoup le disque de Damien Mingus, je le fais écouter à des amis et ils apprécient. Tout cela est très positif. Il s'agit de son premier album solo depuis 2004, avec entre-temps un peu de repos et surtout l'expérience Centenaire. En 2004, My Jazzy Child jouait un terrain freak-folk assez aventureux, on le retrouve sur The Drums plus rock et plus direct qu'à l'époque. Un retour aux sources en quelque sorte : Damien est un enfant de Sonic Youth, du Velvet et de choses bien noise et musclées. The Drums paraît en cela plus naturel ; la voix est certes toujours doucement inquiétante mais on s'éloigne des petites constructions paranoïaques précédentes – The Drums est un disque à tiroirs dont on ne cherche pas trop les clés. De fait, My Jazzy Child gagne en clarté sans rien perdre à sa belle singularité. C'est tout bénef. 7/10.


Bvdub : Tribes at the Temple of Silence

On se fait parfois une image très glaciale des sphères ambient. Musique cérébrale, austère, perfectionniste, musiciens chiants pense-t'on. Mais impossible de dire cela de Bvdub, au moins, lui qui paraît si loin de toute ambition intellectuelle. Brock Van Wey s'épanche dans la musique instrumentale comme d'autres le font au travers de folk-songs impudiques. Aucun recherche formelle, aucune ligne de force théorique, ses compositions ne visent que les belles mélodies et les crescendos émotionnels associés. S'il y avait au moment de l'émergence de Bvdub une belle fraîcheur, un plaisir naïf à découvrir de l'ambient aussi lyrique (je pense au très beau White Clouds Drift On And On), deux ans plus tard la recette commence déjà à saouler. En sortant au moins deux disques identiques par an, le bonhomme se complaît dans sa grandiloquence vaine. Fatigant, donc. 4/10.


Ducktails : Arcade Dynamics

À l'instar de son ami Julian Lynch, Matt Mondamile se contente de disques mineurs, de demi-LP déceptifs qui répudient toute idée de succès. Son troisième album en tant que Ducktails confirme cette tendance : Arcade Dynamics se suffit très bien à aligner micro pop songs de deux minutes et vignettes kraut à peine ébauchées. L'album se termine sur un morceau de dix minutes qui pourrait être très bien n'être une improvisation désinvolte parmi cent autres. Le pire ? C'est qu'Arcade Dynamics est malgré tout un très beau disque, à l'enrobage lo-fi délicieux et à l'écriture indéniablement talentueuse. On pourrait encore pester contre ce manque d'ambition très poseur mais même pas, on l'a déjà trop fait et on va se contenter d'apprécier ce qu'on nous donne, un joli disque fluet et nostalgique. 7/10.

Top albums 2010 (partie 2/2)

25 Four Tet : There Is Love in You

Je ne vais pas prétendre que There Is Love in You est un disque génial. Pas même que c'est un disque innovant. Il est juste précis et bien dans son époque. L'argument aurait été pauvre si Four Tet avait était un jeune artiste à peine découvert, un inconnu tirant profit du son des autres pour pointer le bout de son nez, seulement Four Tet est un artiste confirmé et reconnu : cela change complètement la donne. Il n'est pas un profiteur mais un passeur, qui aurait pu tout aussi se bien ne pas s'intéresser au dubstep et à la nu-house de Joy Orbison ou Floating Points. Kieran Hebden témoigne ainsi avec prudence de sa curiosité et de sa maîtrise, via un disque racé et éclectique, mélancolique et pointu. Sans se renier, il continue à vivre avec sa modernité anglaise, avec ce talent indéniable pour rester au contact des autres sans être une éponge imbécile. There Is Love in You est en cela un disque profitable et je dirais même pédagogue.


24 Natural Snow Buildings : The Centauri Agent

Je suis encore bien incapable de dire si The Centauri Agent est une œuvre magistrale ou un objet mineur. Les deux à la fois, peut-être, simultanément une expérience totale et un truc qu'on distribue gratos de peur que ça n'intéresse personne. Les Français Mehdi Ameziane et Solange Gularte ne sont en effet pas à leur coup d'essai, tous les ans ils nous sortent des heures et des heures d'ambient-folk à toutes les sauces, à travers des déambulations soniques aussi fascinantes qu'interminables. The Centauri Agent ne déroge pas à la règle, il n'est pas meilleur, pas moins bien que d'habitude. Est-ce une raison pour être blasé ? Pas sûr, parce que The Centauri Agent est encore une fois un album irradiant et radical, entre soundscapes psychédéliques et folk céleste, qui trouve dans sa tendance à l'épuisement les raisons même de sa beauté – il faut bien se coller aux cent minutes de ce disque pour en saisir toute sa portée. Si vous êtes plus sensibles à l'aspect ambient, je vous renvoie aussi à Philip Jeck et au très riche An Ark For The Listener. Si vous préférez les guitares et le chant, Liberty Rose de MV & EE vous convaincra beaucoup plus (et surtout il est court !).


23 Twin Shadow : Forget
Toro Y Moi : Causers of This
Soundpool : Mirrors in Your Eyes

Chillwave, Tweegaze, revival machin truc, si on parlait de pop à la place ? Tous ces faux mouvements sans consistance, ça nous éloigne de ce fait simple qu'il y a des disques qui sont bons et d'autres qui sont chiants. Parmi les bons, Forget de Twin Shadow et sa synth-pop 80's pas trop rétro, bien équilibrée et composée. On pense à beaucoup de choses sans jamais avoir de nom qui fasse éclipse aux talents de songwriter de George Lewis. Je recommande vivement. Bonne surprise aussi : Toro Y Moi, projet « chill » un peu limité vocalement mais au niveau de production assez bluffant. Chazwick Bundick a tout compris au groove funk et à l'abstract hip-hop d'aujourd'hui, et ça donne une profondeur inattendue à son disque hype. Troisième album qu'on retient ici, Mirrors in Your Eyes de Soundpool, dont le cahier des charges est simple (on est surpris que personne y ait trop pensé avant) : mettre des basses disco sur le shoegaze de Lush. C'est super efficace et c'est déjà ça de pris.

22 Kings Go Forth : The Outsiders Are Back

Du revival, encore, le revival soul qui a lieu depuis quelques temps. Je n'ai pas particulièrement d'inimitié pour Aloe Blacc ou Plan B ; je trouve même leurs albums plutôt réussis ; j'ai juste une réserve concernant leur état d'esprit : pourquoi se prennent-ils autant au sérieux ? C'est agaçant. J'ai découvert Kings Go Forth avec l'impression inverse – ils n'auraient pu être qu'un cover band ça n'aurait pas changé grand chose. Déjà, nous parlons d'un collectif de Milwaukee, pas très sex. Ensuite, on a pas droit à une production vintage au vernis luxueux, les Kings Go Forth enregistrent comme ils jouent live, fort et sans fioriture. Et depuis combien de temps n'avions-nous pas entendu disque soul-funk aussi possédé et frénétique ? The Outsiders Are Back en devient presque épuisant tellement il est intense. Mais c'est ce qu'on appelle la bonne fatigue.


21 The Depreciation Guild : Spirit Youth

Qu'il est facile de balayer Spirit Youth en se fendant d'un présomptueux « encore un banal groupe shoegaze » où il suffirait de mentionner My Bloody Valentine pour avoir réponse à tout. Shoegaze, The Depreciation Guild l'est un peu, un peu seulement, car ces lignes vocales en avant, ces grilles d'accord particulières, cette ambiance cotonneuse et fluette doit bien plus à des groupes synth-pop et noisy comme A.R. Kane ou Ultra Vivid Scene qu'à Slowdive ou Ride. Et cette façon très pop d'avancer, ce côté dreamy, ils rappellent bien plus Lush ou Secret Shine que donc My Bloody Valentine. Tout ça pour dire que si Spirit Youth est un petit disque – nul ne peut prétendre le contraire –, il joue en revanche sur un terrain un peu moins prévisible et bateau qu'on veut bien le dire. Et ce sont ces inflexions un peu étonnantes qui ont crée chez moi cette affection débordante pour ce groupe et ce disque oubliables.


20 Guerre Froide : Abrutir les masses
Dondolo : Une vie de plaisir dans un monde nouveau

Cocorico ! La preuve qu'on est capables, en France, de sortir des bons disques dans des sphères qui nous sont en général plus ou moins hostiles. Guerre Froide, groupe cold wave à l'œuvre depuis le début des années 80, a sorti avec Abrutir les masses un disque entièrement réussi, sombre et vénéneux et dans la trop mal connue tradition francophone du genre (Charles de Goal, Martin Dupont, Excès nocturnes, Les visiteurs du soir etc.). Quant au Dondolo, c'est à la twee-pop et au post-punk qu'il s'attaque. Pas facile, mais avec une bonne dose d'humour et d'érudition, Une vie de plaisir dans un monde nouveau passe comme une lettre à la poste. Mieux, il fait la nique à pas mal de groupes pitchforkisés sur l'héritage réel de Sarah Records. Un comble. À noter que monsieur Dondolo est aussi monsieur Young Michelin, et on aime tout autant.


19 Gonjasufi : A Sufi and a Killer

A Sufi and a Killer est un disque en partie raté, il est aussi un disque un peu frauduleux, avec une ambiguïté entre sample et plagiat un peu limite. Malgré tout quelle fraîcheur, et quel plaisir de voir un disque aussi « weird » remporter un succès aussi massif. Avec son gros fourre-tout où se mêlent vieux funk, rockabilly, musiques orientales et abstract hip hop, Gonjasufi a réussi à capitaliser dans beaucoup de publics différents grâce à un charisme pour le moins particulier. Hippie et prof de yoga, il est sans surprise un type salement drogué dont les effluves d'herbe se font sentir partout : dans sa voix traînante et possédée comme dans les collages étranges et hallucinés qu'il ose nous proposer. Le tout est très perfectible, donc, mais l'indulgence est de rigueur devant un trip aussi singulier.


18 Appolo Ghosts : Mount Benson

C'est bien simple, ce disque n'existe pas en France et le seul collègue à en avoir parlé (et à m'avoir fait découvrir) est Belge, sur Little Reviews. Pourtant quelle claque, Mount Benson est à mes oreilles le meilleur album de rock de l'année. Le plus proche de l'esprit originel des Pavement aussi : ça concasse mille influences avec une désinvolture totale, un air de ne pas y toucher qui n'est en rien un frein à l'émotion. En treize morceaux qui ne dépassent jamais trois minutes, Appolo Ghosts revisite post-punk, folk et college rock avec l'impression de juste vouloir s'amuser et confesser quelques peines de cœur. C'est humble, tendre, et en plus de ça musicalement parfait (si l'on pousse outre un mixage homemade un brin suspect).


17 Jack Sparrow : Circadian

Avec Circadian, j'ai simplement trouvé mon disque dubstep de référence. Plusieurs raisons à cela. Premièrement, Circadian est d'une puissance titanesque – chaque basse est un écrasement de mâchoire, chaque rythme met la tête en bouillie. Deuxièmement, son auteur lui confère une dimension spirituelle profondément addictive, un quelque chose de chamanique étrangement émouvant. Troisièmement, Jack Sparrow est un orfèvre, un vrai perfectionniste qu'il est passionnant de suivre jusque dans les moindres détails. Circadian est un laboratoire sonore où n'importe quelle texture, n'importe quelle basse jouit d'un travail immense et personnalisé. Tout en restant donc très corporel. Si vous souhaitez cependant quelque chose de moins puissant (et tout aussi fin), jetez une oreille attentive à Senking et à son album Pong, un disque mental qui ne vous brisera cette fois pas la cervelle.


16 Take : Only Mountain
Onra : Long Distance

J'ai été dur avec Flying Lotus, mais c'est pour mieux encenser maintenant deux de ses outsiders. Take fait partie de cette nouvelle génération de Los Angeles qui a rélancé l'abstract hip hop, avec Flylo, Daedelus, Nosaj Thing, Free The Robots etc. Only Mountain est dans ce contexte un disque important, parce qu'il a l'équilibre et l'aspect synthétique qui manque parfois cruellement à toutes ces nouvelles têtes chercheuses. D'un côté, Take est un producteur ancré dans son époque, c'est évident à entendre ces batteries d'effets hallucinantes, ces wobble bass discrètes et ces rythmes concassés et très légèrement décalés. Sont bien d'aujourd'hui aussi les synthés rétro-funk et les reverbs dub bien planantes qu'on entend un peu partout. Par contre la filiation IDM est aussi évidente ; Amon Tobin ou Boards of Canada planent sur Only Mountain comme des pères bienveillants et prêts à passer le témoin. Cela donne une espèce de maturité enracinante à ce disque qui nous le rend digne de confiance. Pour Onra la chose est différente, le Parisien installe dans son second disque une ambiance beaucoup plus festive et hédoniste. Parfois un peu brouillon et approximatif, Long Distance est avant tout un disque immédiat au groove démoniaque. C'est du funk d'époque passé au crible du hip hop post J Dilla. Mon disque de l'été et celui qui arrive encore à me réchauffer cet hiver.


15 Bertrand Belin : Hypernuit
Arnaud Fleurent-Didier : La reproduction
Florent Marchet : Courchevel

La chanson française est belle, encore. Trois franches confirmations à cela. Bertrand Belin, lui, s'inscrit dans cette tradition par ses textes délicats et elliptiques. Avec JP Nataf, il est le meilleur manières de mots de notre hexagone. Autre point commun avec Nataf, il est lui aussi porté sur un folk gracieux et fragile, pas clinquant ni tubesque mais parfait matelas à belles paroles. Chez Arnaud Fleurent-Didier l'ancrage est différent puisqu'il est sonore, hommage à la french touch des 70's, de Polnareff à Michel Colombier en passant par Pierre Vassiliu. Porté par un discours jeune et actuel, La Reproduction est un beau disque trait d'union entre nos parents et nous, et son aspect un chouilla suranné ne fait que souligner la cohérence de ce pont reliant deux générations. À noter aussi l'impeccable retour de Florent Marchet avec Courchevel, toujours plein de poésie et subtilités dans son petit cocon souchonien.



14 Shed : The Traveller

En tant que Wax ou Equalized, Rene Pawlowitz est une monstrueuse machine à danser. Sa techno légèrement deep et dub est d'une perfection rare et atteint une forme d'aboutissement de la musique codifiée. Mais quand il est Shed, Pawlowitz prend beaucoup plus de liberté. Shedding The Past, sorti en 2008, est un disque qu'on avait pas encore fini de découvrir quand son successeur – The Traveller – est arrivé. Lui aussi déroute tout autant à sa manière : on a l'impression d'esquisses, de vignettes inabouties, qui n'ont effectivement étaient composées qu'en deux petits mois, et in extremis un sentiment de complétude nous étreint. Même quand sa techno est rongée par des rythmes incertains et des structures décadentes, Shed retombe toujours sur ses pattes. Plein d'ambiances pénétrantes et de petites comptines IDM, The Traveller impose sa beauté sans aucune sorte de concession.


13 Extra Life : Made Flesh
Zs : New Slaves

New-York possède une belle constellation de musiques expérimentales. Pas mal de connexions concrètes à faire entre Extra Life et Zs. Le premier est le projet solo de Charlie Looker tandis que le second est son ancien groupe. On retrouve aussi sur Made Flesh et New Slaves le même batteur et multi-instrumentiste Ian Antonio. Les deux groupes possèdent enfin la même radicalité et la même exigence, bien que sur des terrains bien distincts. Extra Life œuvre lui dans un mélange détonnant entre no-wave et musique ancienne. L'effet est déroutant mais quel pied d'entendre des chants de troubadours sur des instrus malades comme ont pu l'être celles de This Heat. Pour le Zs post Charlie Looker, les structures prennent de la longueur et perdent leur assise rythmique. New Slaves tend vers le harsh noise tout en ayant un étrange parfum world : on renifle de l'afrobeat ou du gamelan sans jamais pouvoir mettre exactement le doigt dessus. Et nous ne sommes encore pas exhaustifs puisque New Slaves permet aussi d'entendre du math-rock et du free-jazz. Mais l'énumération est inutile puisqu'il s'agit avant tout d'un disque à éprouver. Tant bien que mal.


12 Owen Pallett : Heartland

Avant Heartland, Owen Pallett était surtout un artistique périphérique, connu pour ses arrangements de cordes pour Arcade Fire, Grizzly Bear, Beirut et pour des performances en solo sous le nom de Final Fantasy. Je parle de performance car Owen Pallett était alors plus un musicien en démonstration qu'un vrai compositeur accompli – il faut dire qu'avec un violon et une pédale de loop, il pouvait tenir en haleine pendant des heures grâce à sa dextérité et sa technique. Heartland est en ce sens bien différent : concept album touffu aux arrangements chargés, Owen Pallett s'y présente comme un artiste ambitieux porteur d'un vrai projet global. Le risque de la grandiloquence était fort, mais évité haut-la-main par une finesse d'écriture vraiment prodigieuse. L'orchestre symphonique n'étouffe pas, les lyrics ne font pas rire, non ; la seule chose que l'on retient, c'est le contraste saisissant – et magnifique – entre tempête instrumentale et voix feutrée, comme si Wagner et Belle & Sebastian pouvaient le temps d'un disque copuler ensemble – en tout naïveté.


11 Deathspell Omega : Paracletus

Il m'aura fallu attendre les toutes dernières encablures de l'année pour découvrir mon album black metal de 2010. J'étais assez peu emballé par la modernité et le trop-plein mélodique d'Ihsahn et Enslaved, j'avais de l'affection pour le Burzum en le considérant malgré tout comme pas très impressionnant ; la révélation me sera finalement venue d'un groupe que je ne comprenais jusque là pas du tout, Deathspell Omega. Ces Poitevins, comme leurs compatriotes Blut aus Nord, font partie de ces groupes avant-gardistes qui m'avaient toujours paru trop opaques que j'y prenne du plaisir. Paracletus, à ma grande surprise, s'est imposé à mes oreilles comme une évidence. Alors que leur précédent, Fas - Ite, maledicti, in ignem aeternum, restait pour moi un monument d'hermétisme – trop clinique et technique, trop cérébral. –, Paracletus m'a tout de suite attiré par son mixage plus brut et moins parfait. S'il n'en demeure pas moins élitiste, avec ses textes savants et la complexité de ses lignes instrumentales, Paracletus ressemble pour la première fois à du black pour tous. Avec plus de spontanéité, plus de mélodies et plus de respirations, les Deathspell Omega gagnent sur tous les tableaux : ils sonnent plus violents, plus émouvants et en un mot plus vivants.


10 Emeralds : Does It Look Like I'm Here?
Mark McGuire : Living With Yourself

Mark McGuire était connu depuis plusieurs années des passionnés fous de musiques planantes. Difficile cependant de se faire véritablement un nom en restant aussi éparpillé : des collaborations dans tous les sens, des sorties K7 à n'en plus finir, des compositions fleuves – la carrière du guitariste était proprement illisible. Heureuse rencontre, donc, qui fût celle du mythique label Mego. Avec deux sorties chez eux en 2010, l'une en solo, l'autre avec Emeralds, McGuire a enfin su fixer son talent dans les limites de l'entendable. Résultat, Does It Look Like I'm Here? est une merveille de krautock tout en économie et en concision, épique juste ce qu'il faut pour faire d'Emeralds le fer de lance du genre. Quant à Living With Yourself, McGuire s'y montre plus émouvant que jamais, avec une œuvre solo magnifique qui touche au carnet de souvenirs bucolique. Deux disques à posséder et à écouter à la suite l'une de l'autre.


9 Roc Marciano : Marcberg
Damu The Fudgemunk : How It Should Sound Volume 1 & 2

Je ne sais pas si un jour on se lassera du hip hop 90's. Sacrée question. Car chaque année à son lot d'occasions nostalgènes qui nous font dire que bon sang, c'était mieux avant. Roc Marciano, d'abord, m'a avec Marcberg brisé en mille morceaux. Producteur et MC east coast à en crever, Marciano est avant tout un modèle d'intégrité et de rigidité old-school. Son rap pue la rue et la misère – lyrics des bas-fonds, instrus lentes et minimalistes et flow narcotiques. Au contraire des disques d'aujourd'hui qui misent sur l'immédiateté, le plaisir de chaque instant et l'éclectisme, Marcberg est un disque filaire et régulier : qui s'apprécie dans la cohérence de l'univers proposé et avec l'authenticité qui en découle. Damu The Fudgemunk n'est lui qu'un producteur. Son disque est une compilation de vingt-sept instrus composées ces dernières années et dont le titre – How It Should Sound, plus ironique que présomptueux – nous fait adhérer au premier degré : si plus de hip hop ressemblait à celui-là, le rap irait certainement beaucoup mieux. On pense beaucoup à Pete Rock, un peu également à Q-Tip et Dj Premier. C'est donc jazzy en diable, mélancolique et avec un savoir-faire admirable. On aimerait juste le voir à l'avenir travailler avec des MCs compétents, car il manque fatalement quelque chose à cet exercice.


8 Nest : Retold

J'ai bien cru, au départ, que Retold n'était qu'un joli fond sonore. Je me suis fait avoir par sa discrétion et sa préciosité. Nest fait beaucoup mieux que ça : le duo produit le meilleur mariage entre électronique et néo-classique depuis les tous premiers travaux de Murcof et Max Richter. Leur album coule en deux moments : les six premiers morceaux, composés en 2007, sont plus centrés sur un piano et des motifs mélodiques minimalistes. Les cinq suivant, plus récents, sont moins pyramidaux. Retold glisse ainsi doucement, presque imperceptiblement, vers des climats plus abstraits et toujours sublimes. On prendra en exemples Charlotte, du début d'album, entêtante comptine japonisante et surtout Amroth, le titre final, qui n'est rien de moins que le morceau ambient le plus beau et le plus subtil que j'ai écouté dans l'année. Un disque à la douceur immanquable.


7 Mark E : Works 2005-2009

Relire n'est pas simplement lire une seconde fois ; la manière qu'à Mark E de retravailler des vieux morceaux de Diana Ross, Gabor Szabo ou Janet Jackson n'a rien à voir avec un relifting ou un simple dépoussiérage. Quand Mark E édite un titre de sa jeunesse, il en refonde la structure, la progression émotionnelle, il démontre qu'avec quelques outils technologiques, un morceau peut devenir tout à fait autre en gardant strictement les mêmes sonorités. En cela, l'exercice de cette compilation est presque borgésien. Seulement, Mark E est borgésien malgré lui : son seul objectif reste le groove, le plaisir des boucles bien faites et des breaks extatiques. Aussi, sans l'air d'y toucher, il propose la sélection disco-house la plus stimulante qu'on ait entendu depuis des lustres – en plus d'être la plus belle.


6 Swans : My Father Will Guide Me Up A Rope To The Sky
Gil Scott Heron : I'm New Here

Si Gil Scott Heron et les Swans se retrouvent sur une même marche de podium, on l'aura compris, c'est moins par similarité stylistique que par parallélisme des carrières – avec respectivement seize et quatorze années sans nouvel album et un retour fracassant en 2010. Les Swans, détachés de leur presque moitié, la chanteuse Jarboe, risquaient gros à revenir : il ne fallait surtout pas écorcher leur discographie quasi parfaite. C'est chose faite, avec un disque plus folk qu'à l'époque, moins éclectique aussi, mais toujours aussi profond, massif et inépuisable. Gil Scott Heron, à l'inverse, est revenu par la petite porte, avec un disque coucou de moins de trente minutes, une petite pilule ultra moderne et pour le moins intrigante. Le disque est excellent et le geste est encore plus fort.


5 Kenny Werner : No Beginning No End

Kenny Werner est une figure bien méconnue du jazz, quand on y regarde du dehors ou depuis notre tendre Europe. Problème de génération sans doute, puisque il est venu bien après la vague Keith Jarrett, Chick Corea etc. et bien avant la clique contemporaine de pianistes comme Brad Mehldau (dont il a été l'enseignant). Pourtant Werner est un musicien impeccable, aussi à l'aise en impro solo qu'en trio ou en sideman pour d'autres. Mais une malheureuse conjonction l'a fait tout à coup sortir de la masse des bons musiciens simplement mal connus. Au départ, il y avait une commande étonnante du MIT Wind Ensemble, qui proposait à Werner d'écrire une composition symphonique pour son orchestre à vents. À peine l'offre acceptée, Werner subit le drame de sa vie, la perte accidentelle de sa fille, alors adolescente, à qui il avait auparavant dédié ses plus beaux titres. Les deux évènements se rencontrent, métabolisent, et No Beginning No End en est le résultat. Une œuvre en cinq mouvements où l'orchestre est supporté par le saxophone de Joe Lovano et la voix de Judi Silvano. Cette dernière récite un poème écrit par Werner lui-même, un poème hindouiste sur le travail du deuil. L'œuvre est monumentale et déchirante, violente mais sans pathos. Après ce torrent de trente minutes, No Beginning No End se termine sur trois compositions minimalistes, formidablement apaisées et touchées par la grâce. La vie continue et ces musiques sont nécessaires, semble dire Kenny Werner.


4 The Books : The Way Out
Alessandro Bosetti : Zwölfzungen

Le travail sur les voix est une des mes grandes friandises de mélomane et 2010 m'aura bien rassasié avec deux disques. Celui de The Books, en priorité, groupe new-yorkais qui arrive à être aussi excitant intellectuellement que fun et touchant dans la pratique. Leur sillon depuis toujours : une folktronica foutraque qui s'appuie sur des collages de voix incongrues. The Way Out, leur cinquième album, est à ce jour leur plus rigolo et humoristique. Ce qui ne le prive en rien d'être aussi un représentant ultime de la modernité. Avec sa multiplication infinie de signes, dans ce brouillard où tous les discours ce mêlent sans hiérarchie, The Way Out retranscrit une problématique contemporaine quasi civilisationnelle : un langage rongé par le manque de repères et le relativisme absolu. On y trouve ainsi des crise d'égos capitalistes, des résurgences new-age et plein des récits de luttes contre le délitement du lien social. Le tout avec tendresse et sans cynisme.
À propos d'Alessandro Bosetti, je me dois par contre d'avertir : Zwölfzungen n'est à conseiller qu'aux plus courageux. C'est un projet théorique sur la musicalité des langues où la sonorité acoustique et le trait sonore, l'accent, prévalent sur le sens. On y croise des dialectes du monde entier, onze pour être exact, collectés au cours de voyages par un Bosetti incapable de comprendre ce qu'il enregistrait. Pour chaque langue sélectionnée, une création électro-acoustique adaptée aux modulations de la voix. L'ensemble peut sembler abscons, mais une fois dedans, le trouble sensoriel est évident, évident et passionnant.


3 Yellow Swans : Going Places

Figures clés du mouvement noise depuis dix ans, les deux Yellow Swans avaient annoncé leur séparation en 2008. Going Places est leur tout dernier enregistrement. Certes ce n'est qu'un split, Pete Swanson et Gabriel Mindel Saloman continuent leur chemin chacun de leur côté et ce n'est pas si grave. N'empêche : Going Places pousse à la dramatisation. Une fois le disque terminé, on a une impression de mort. Yellow Swans est mort, mais aussi le noise, mais aussi la musique, et enfin le monde. Je l'affirme, Going Places est une telle déflagration qu'après plus rien ne semble exister. Ce sentiment de néant extrême provoqué avec si peu de choses... des pulsations tribales lointaines, des mélodies répétitives en sous-sol et un immense brasier sonore, si ample et violent qu'il en est stupéfiant et traumatisant. Rien à dire d'autre, ça se ressent dans le ventre.


2 Big Boi : Sir Lucious Left Foot : The Son of Chico Dusty
Janelle Monáe : The ArchAndroid

Les amateurs de cinéma de me contrediront pas : c'est parfois au cœur même du mainstream que ce font les subversions et les avancées les plus décisives. Non je n'ouvre pas un boulevard pour Kanye West mais pour Big Boi et Janelle Monáe. Le premier est l'archétype musical de cette idée : Outkast a simultanément été une fabuleuse machine à frics et une entreprise monumentale de défrichage du hip-hop. Et Big Boi n'y pas pour rien, même si le discours commun, très réducteur, assigne plutôt le rôle de génie créatif à André 3000. Big Boi est tout aussi avant-gardiste, mais il tient avec férocité à son étiquette hip hop. Cette subtilité est là toute entière dans Sir Lucious Left Foot, qui tient à la fois du retour aux sources dirty south et du mouvement exploratoire de nouvelles combinaisons pop et r'n'b. Ça en fait à l'aise le disque hip hop le plus important depuis Tha Carter III de Lil' Wayne. Pour Janelle Monáe, d'ailleurs amie proche de Big Boi, la claque est encore plus hallucinante. Pouvait-on imaginer sortir un tel monstre du milieu r'n'b ? Avec un concept futuriste qui s'étend sur plusieurs disques, le projet est déjà dantesque. Il l'est encore plus quand l'on constate que musicalement, l'ambition est au moins aussi folle : croiser dans un même disque les prestations vocales d'une diva, une malice issue de la pop et du r'n'b, des atmosphères tirées de l'électronique et du jazz 60's et des embardées psychédéliques vraiment cinglantes. La seule chose qu'on peut reprocher à The ArchAndroid est d'être trop, trop imposant, trop grandiloquent, trop ambitieux. Je n'y ai personnellement vu que justesse et espièglerie.


1 Ariel Pink's Haunted Graffiti : Before Today

On pourrait mettre chaque chanson de Before Today sur une table d'autopsie et en disséquer tous les éléments, tous les clins d'œil et autres références. Cela prendrait des heures et cela resterait palpitant. Ariel Pink est en effet un érudit ; Before Today est son encyclopédie burlesque. Tout le rock des 70's et des 80's s'y trouve, absolument tout, du plus soft au plus tendu, du plus cheap au plus savant, toutes les branches supposées contradictoires ingurgitées et recrachées sous forme de pâte rigolote. S'il était auparavant plus un performer, un éclaireur-branleur, son passage sur 4AD lui aura mis du plomb dans le crâne. Excentrique et insatiable, Ariel Pink l'est toujours, mais c'est comme ci ces traits de caractères étaient devenu des outils, au service de la pop. Before Today est un immense disque de pop dont on ne saisit pas le montage et où les ficelles nous demeurent invisibles. Cela fonctionne, et de quelle manière. Des bonnes chansons, du rire, des larmes, tout ce dont a besoin. Et avec donc en background tout ce que l'on aime sur DCDL : Dead Can Dance et Billy Joel qui font la ronde, Joy Division et Camel qui se regardent les yeux pétillants, les Stranglers et Ozzy Ozbourne qui font la course, comme si tous n'étaient que les petits jouets d'un enfant amusé de Los Angeles.


Pour finir, un grand merci à certains qui ne sont pas cités dans ce classement. Ils ne nous ont pas assez enflammé, de justesse, mais peu importe, ils font le ciment de notre mélomanie années après années. Merci donc au label Clapping Music, à Laetitia Sadier et Stereolab, aux Walkmen, à Autechre, à Belle & Sebastian, à Autechre, Pan Sonic, à Robert Wyatt et tous ceux que j'oublie.

Bonne année 2011 <3

Top albums 2010 (partie 1/2)

J'ai un peu triché pour ce top, il n'y a pas cinquante albums à l'intérieur mais cinquante marches d'un podium plutôt conséquent. Selon les hauteurs, les artistes peuvent être seuls ou à plusieurs, on distribue les médailles en fonction. Aussi, il nous arrivera de donner quelques mentions honorables sous forme de bons points. Et si un disque particulier vous intéresse et que vous ne le trouvez ni sur Spotify, ni sur Deezer, n'hésitez pas à nous contacter directement par mail. Bonne lecture !


50 Gnaw Their Tongues : L’arrivée de la terne mort triomphante

À éloigner à tout prix de tous les enfants de passage, L'arrivée de la terne mort triomphante est la dernière sortie de Mories, un Hollandais hyper productif aux idées très noires. Entre noise industriel, ambient rituel, black metal et samples d'opéra, son projet Gnaw Their Tongues est un sommet de musique violente et épique, et ce disque, aussi brouillon soit-il parfois, déploie des mouvement sonores à la puissance démesurée et au potentiel horrifique quasi infini. On ne peut pas dire grand chose d'autre qu' « impressionant ».





49 Wareika : Formation
Kuniyuki Takahashi : Walking In The Naked City

Le mariage machines – instruments réels n'a toujours rien d'évident en musique électronique. Quelques exceptions heureusement. Pour le collectif Wareika, le tissage des instruments et de l'informatique se fait dans l'intime, leur tech-house reste tech-house, toujours ; elle se voit simplement ornée, zébrée en permanence de touchers humains qui donnent profondeur et raffinement à un squelette déjà irrésistible. Chez Kuniyuki, la perspective est différente : il ne s'agit pas seulement de faire de la house et du jazz en même temps, il faut aussi les faire exister côte à côte, en tout cohérence, dans le même espace discographique. Comment ? Par la similarité des structures, également par l'inertie d'une ambiance – une même chaleur suave qui recouvre tout l'album.


48 Prince Rama Of Ayodhya : Threshold Dances

Difficile de choisir quel disque mettre en valeur, dans l'orgie de sorties psychédéliques qui a lieu depuis deux ans. Treshold Dances n'est clairement pas le plus cité, mais il est à mon avis un de ceux qui s'en sortent le mieux sur la longueur. Déjà parce que Prince Rama arrive à renouveler sa formule sur un peu plus de deux ou trois morceaux, ensuite parce que cette formule, précisément, a de la substance. On pourrait la résumer en disant que Prince Rama joue du Magma post Animal Collective. Toutes les caractéristiques primaires du zeuhl sont là, mais jouées avec la grammaire de production du néo-psychédélisme actuel. Du coup, on arrive à s'y retrouver et à être intéressés : ésotérique mais pas farfelu, Treshold Dances est un disque qui se tient vraiment bien. On pourra aussi écouter les sorties de Sun Araw, bien qu'inégales, et bien sûr le Dagger Paths de Forest Swords, bien plus réputé mais aussi un peu plus fumeux dans son programme.


47 Guido : Anidea
Starkey : Ear Drums And Black Holes

Avec sa redoutable et étonnante durée de vie, la dubstep s'expose évidemment à toute une sorte d'embranchements plus ou moins dangereux. On a connu les croisements putassiers avec la fidget house, on est déjà en train de se battre avec les virages pop plus que douteux de James Blake ou Darkstar, mais pour ce qui concerne Guido ou Starkey, nous laissons faire avec un certain enthousiasme. Ces deux-là délaissent la noirceur du proto-dubstep anglais pour établir des connexions assez inédites avec les vibes d'outre-Atlantique. À grands renforts de synthés imposants, ils insufflent beaucoup de mélodie à leur dubstep, plus du crunk chez Starkey et du r'n'b chez Guido. Le résultat aurait pu sonner vulgaire, mais ces deux albums s'en sortent haut la main grâce à leur heureux perfectionnisme dans la production – surtout chez Starkey – et une vraie mélancolie en sous-sol – surtout chez Guido.


46 Bill Baird : Silence!
James Blackshaw : All Is Falling
Marc Ribot : Silent Movies

Trois beaux disques méditatifs centrés sur une guitare. Chez Bill Baird, passée une "Slow Implosion" inaugurale sous forme de drone, on construit des atmosphères paisibles de pop neurasthénique, comme si Radiohead ou les Beach Boys étaient passés sous l'œil du microscope, tellement ralentis et miniaturisés qu'ils en deviennent ambient. Chez James Blackshaw, on utilise des accords folk pour faire du Steve Reich. L'exercice est maîtrisé, délicat et prend vraiment son envol quand les structures des morceaux s'allongent – deux derniers mouvements de douze et huit minutes. Quant à Marc Ribot, surtout connu pour ses guitares acérées chez Tom Waits, Bashung ou John Zorn, on le retrouve ici dans un exercice de style étonnant, la musique de film, en solo acoustique. C'est très fin et très beau, précis et riche, et on reste un peu ébahi devant une telle polyvalence sachant qu'ici, rien ne transparaît du blues rêche qui a fait sa renommée.



45 The Dream : Love King

Responsable entre autres du "Umbrella" de Rihanna, du "Single Ladies" de Beyoncé ou du "Baby" de Justin Bieber, The Dream a curieusement du mal à se faire connaître par chez nous, et du mal à exister pleinement en solo – ses disques marchent, mais sans qu'un single puisse le faire entrer dans la légende. Ce qui est intéressant, c'est que le producteur ne fait d'albums-cocktails, pas de défilé de stars en featuring pour services rendus. Love King est au contraire un objet extrêmement cohérent et concis, linéaire même, qui creuse au plus profond une certaine idée du r'n'b cool et romantique (il ne travaille pas avec Usher pour rien). La voix de Terius Youngdell Nash est en fait assez neutre, elle est propre et permet par son effacement à mettre en valeur un excellent travail sur les instrus. Pas de clinquant, ça bouffe pas à tous les râteliers, tout sonne juste et c'est un petit miracle dans la culture groove actuelle. On notera aussi, dans un autre genre, l'agréable surprise que nous a réservé le deuxième album de Kid Cudi. Très pop, forcément, avec un retour sur soi assez touchant et quelques morceaux assez incroyables – "Marijuana" et "Mojo So Dope" en particulier.


44 Jason Moran : Ten

Pas besoin d'être un spécialiste pour se dire que Jason Moran est un grand pianiste : ça saute aux oreilles comme une bête enragée. Il n'est pas un faiseur, pas un simple artisan, il invente, il galope dans tous les sens, s'acoquine avec tout ce qui passe à portée de touches. Un vrai moderne du jazz en somme, éclairé, brillant, un peu visionnaire. Pourtant Ten n'est pas une fuite en avant, c'est à l'inverse un disque presque classique, trio piano – basse – batterie qui ne s'aventure jamais trop loin de ses terres. On pourra lui reprocher d'ailleurs cette position intermédiaire, cette liberté prise qu'à moitié, ce regard juste un peu coquin sur ses aînés ; n'empêche que c'est formellement sublime, moins poussif et redondant que le dernier Brad Mehldau (qui décidément vieillit bien mal) et moins gamin et inégal que le dernier Bad Plus (qui contient néanmoins quelques morceaux inoubliables).


43 Julian Lynch : Mare
Kemialliset Ystävät : Ullakkopalo
The Alps : Le Voyage

Avec son psychédélisme tranquille et son ambition de petit fonctionnaire du lo-fi, Julian Lynch est un personnage forcément déceptif. C'est l'intérêt : c'est ce qui fait la beauté distante de Mare et de sa suite d'esquisses apaisées, où pendant 37 minutes on se balade sans haut-le-cœur et sans risque de mal du pays. Ullakkopalo de Kemialliset Ystävät en est l'antithèse : disque très dense, très parasité, il s'apprivoise sur la durée et ça vaut le coup d'insister, car l'effet psychotrope est saisissant. Avec The Alps, on a encore une troisième perspective différente. Psychédélisme ou pas, la musique des San-Franciscains est hyper-construite – morceaux planifiés, charpentes à nues, beaucoup de références faites au Pink Floyd monumental du milieu des années 70. Le résultat sonne très écrit, fruit d'un travail obsessionnel, et c'est un plaisir de voir des agencements aussi hallucinés résulter de constructions mentales aussi préméditées.



42 Daughters : Daughters
Shining : Blackjazz

C'est peut-être un blasphème que de mettre ces deux disques sur une même marche ; musicalement ils ne partagent rien du tout, mais allons-y, nous pouvons dire qu'ils se rejoignent au moins sur leur ultra-violence. Daughters, groupe hardcore habitué aux éjaculations précoces, commence à savoir tenir la distance. Après un premier album de onze minutes, un deuxième de vingt-trois, leur troisième et sans doute dernier atteint presque la barre des trente ! Les morceaux s'étirent, les rythmes se ralentissent, la décharge brutale devient plus vicieuse, plus insidieuse. C'est chaotique, noise, avec cette voix en surplomb qui scande et qui rappelle de la plus évidente des manières que le hardcore, c'est surtout un dérivé du punk. Rien à voir donc avec la radicalité de Shining, qui met ensemble l'extrémisme du free-jazz et celui du trash-indus. Les norvégiens sont hyper techniques et cérébraux, des sortes de Meshuggah en plus démonstratifs et plus progressifs. Il faut absolument écouter leur relecture assez étourdissante du "21st Century Schizoid Man" de King Crimson.


41 Mike Patton : Mondo Cane

C'est un exercice de style, pas de doute là-dessus, mais Mike Patton a-t-il seulement un jour fait autre chose que des exercices de style ? Celui-là est en tout cas magnifique. En reprenant des standards de variété italienne des années 50-60, il redonne vie à tout une culture oubliée ou simplement inconnue. Accompagné de ses musiciens habituels plus un orchestre symphonique bien imposant, Patton offre un disque très lyrique et premier degré, burlesque mais pas comique, ambiance chanson d'amour au balcon et western spaghetti. Bien plus qu'un disque clin d'œil.




40 Peter Van Hoesen : Entropic City
Robert Hood : Omega
Marcel Dettmann : Dettmann

Belle année pour la techno, la plus belle depuis belles lurettes. Ça se traduit pas plusieurs disques inattaquables, dont ces trois-là, tous empreints de froideur mécanique et d'austérité industrielle. Pour le commun des mortels, dur dur d'arriver au bout de ces trois galettes tant elles sont sérieuses et fières, pas dragueuses une seconde. Néanmoins, chez Peter Van Hoesen on peut se laisser respirer avec quelques tempos plus mesurés et quelques reverbs dub adoucissantes. Avec Dettmann, on pourra être plus sensible à la variété des ambiances, discrète mais bien réelle. Par contre, Robert Hood, c'est de la techno sans concession, rachitique et tendue comme un arc. Faites votre choix ou collez-vous aux trois, mais sachez que la techno se mérite et qu'elle n'est belle que lorsque elle est aussi intègre et imperméable.





39 Freeway & Jake One : The Stimulus Package

Étonnant comme le hip-hop a toujours fonctionné sur des confrontations binaires : il y a eu West Coast vs East Coast, maintenant c'est new school vs old school et mainstream vs underground. Ce qui m'a plu dans The Stimulus Package est que justement il ne se retrouve dans aucune de ces dualités, il est un peu à chaque fois dans l'entre-deux. Pas de choix à faire entre boom bap et rythmes dirty south, entre samples jazzy bien urbains et synthés G-Funk, entre envie de charts et liberté de mouvement, Freeway et Jake One livrent un disque bâtard mais évident, qui fonctionne tout simplement parce que le flow est bon, les instrus réussies et qu'il s'en dégage une ambiance très prenante. Pas plus compliqué que ça. Petite mention aussi pour les Roots qui, sans génie mais avec beaucoup de savoir-faire, ont pondu un album soulful extrêmement agréable. Big up pour Curren$y également.


38 MGMT : Congratulations

Dans mon flop 20, je faisais remarquer que pas mal d'albums plébiscités me sortaient par les trous de nez (expression vintage). Ça marche aussi dans l'autre sens. MGMT, par exemple, s'est fait descendre un peu partout, à part aux Inrocks, et j'avoue ne pas trop comprendre ce jugement sans appel. Comment peut-on détester Congratulations ? Oracular Spectacular ok, c'était un disque boursouflé et affreux, dont les quelques éclairs de lucidité ont tourné partout en boucle jusqu'à l'indigestion. Mais Congratulations ? Il est si inoffensif, si tempéré et humble. De groupe avant-gardiste en pleine fausse-route, MGMT est devenu un groupe d'artisans, de faiseurs qui appliquent sans prétention les méthodes mises au point par les Flaming Lips. Cela ne va pas plus loin. Et dans ce carcan bien établi, Congratulations s'en sort diablement bien. Très enjoué, gentiment déglingué et hyper sincère, Congratulations est limité mais réussi. L'essayiste Pierre Bayard vient d'ailleurs de sortir « Et si les œuvres changeaient d'auteur ? » ; en procédant ainsi et en attribuant Congratulations à un jeune groupe inconnu, n'aurions-nous pas nous aussi quelques surprises – un regard bien différent et plus indulgent ?


37 Motion Sickness of Time Travel : Seeping Through The Veil of Unconscious

2010 aura été marqué par le vrai retour de la K7 audio. On le disait depuis plusieurs années, dans quelques médias hypeux qui ne vivent que par l'excitation du temps cyclique, mais cette fois le renouveau est bien réel, bien réel parce qu'il est associé à un contenu. On a ainsi vu affleuré pas mal de nouveaux labels psychés et expérimentaux ne dévoiler leur catalogue que sur K7 – faire de l'analogique jusqu'en bout de chaîne. C'est le cas par exemple de Hooker Vision au sein duquel nous avons découvert Rachel Evans, une jeune femme qui produit du kraut électronique extrêmement accessible, extrêmement réussi dans un trip new-age bien poussé. La rencontre de Tangerine Dream avec une douceur très féminine, on ne pouvait de toute façon qu'aimer.


36 Scuba : Triangulation
Mount Kimbie : Crooks & Lovers

Depuis 2009, Scuba a vraiment vu son Hotflush Recordings exploser et évidemment, Joy Orbison et Mount Kimbie n'y sont pas pour rien. Mais cette dernière génération donne une image un peu faussée de Scuba, de son travail de producteur comme de patron de label. Parce qu'Hotflush et Scuba, ce ne sont pas au départ des grands aventuriers, des amoureux de l'electronica ou de la pop. Triangulation l'atteste très bien, cet album-là est l'essai dubstep le plus enivrant de l'année, une longue dérive atmosphérique entre dubstep d'école et deep house où tout est très en place, un brin rigide un poil allemand. C'est vrai que ça dénote par rapport au Crooks & Lovers de Mount Kimbie, lui aussi réussi mais dans une perspective de chaleur métissée bien dissemblable. Par moment génial, Crooks & Lovers n'est pas plus haut dans notre classement parce qu'il semble prématuré, un peu vite composé et du coup mal dégrossi. Classicisme et modernité, donc, tiraillés au sein du même label.


35 Mar De Grises : Streams Inwards

Le doom est le seul sous-genre du metal à se confronter vraiment à la lenteur. Pas une raison pour autant de verser dans l'extrémisme et l'inaccessible. Mar De Grises est en cela un groupe étonnant : doom jusqu'au bout des ongles, un peu death aussi, ils ont tout de même réussi avec Steams Inwards à sortir un classique évident pour tout amateur de musique sombre et / ou violente, sans vulgariser outre mesure leurs préceptes de base. Une idéale porte d'entrée au genre pour le néophyte, donc, et un plaisir facile et évident pour le spécialise. Pour aller plus loin, on peut aussi écouter The Shadow Over Atlantis des Wounded Kings, plus heavy et psychédélique, Au Ellai de Ea, belle pièce de funeral doom ou encore Eve de Ufomammut dans un registre plus stoner.


34 Christopher Rau : Asper Clouds

Dans mon flop 20, j'avais souligné à quel point je m'étais éloigné de certains artistes deep house comme Pantha du Prince ou John Roberts, qui à force de maniérisme avait à mes oreilles perdu toute vibration soulful. L'amour que je porte à Asper Clouds de Christopher Rau participe du même mouvement mais inversé. C'est d'un repli communautaire qu'il s'agit. Christopher Rau est un excellent producteur sans autre ambition qu'honorer les siens, ses pères fondateurs et ses pairs. Un disque de niche, fatalement, qui cite beaucoup, innove assez peu, et pourtant fonctionne de bout en bout. Tour à tour mélancolique et funky, Asper Clouds est un parfait disque de genre qui supporte aussi bien les ambiances de début de soirées que les dérives solitaires, urbaines, casque vissé sur les oreilles. Pour quelque chose d'un poil plus ambitieux, vous pouvez aussi vous tourner vers le Chicago d'Efdemin. Ou alors, pour retrouver les atmosphère moites des nuits new-yorkaises, les longs-formats de Wolf + Lamb ou Makam produiront un effet saisissant – déhanchement et mouvement de tête.


33 Local Natives : Gorilla Manor
Broken Bells : Broken Bells
Beach House : Teen Dream

Ces trois disques ont en commun d'être des vrais disques pop, au sens noble, trois propositions musicales absolument centrées sur la fluidité et des mélodies et des arrangements. Ce qui frappe ainsi, c'est qu'avec des univers pourtant assez simples et prévisibles – on déplie plus qu'on ne construit –, le plaisir de la répétition est là : on ne gagne rien à réécouter ces trois albums, mais on le fait malgré tout parce qu'il y a une satisfaction pleine et stable qui se réactualise à chaque fois. J'aurai cela étant tendance à placer Gorilla Manor des Local Natives un poil au-dessus des deux autres, par effet de nouveauté, car si Local Natives est effectivement un groupe de jeune nerds bien dans leur époque, ils arrivent aussi à promouvoir une qualité sonore, une clarté de production et une complexité instrumentale bien rares chez leurs homologues. Et je poserai un bémol sur les Beach House qui, à trop chercher cette fluidité pure, encourent toujours le risque de ne faire que de la dream pop kilométrique – attention, chaussée glissante.


32 DeepChord presents Echospace : Liumin

On pourra toujours pinailler et dire que le dub-techno tourne en rond, que son avenir est morose ; que Liumin est moins bon que le mirifique The Coldest Season ou que le projet de field recordings dans Tokyo est réchauffé cent fois. Ça se discute, et quand bien même tout cela serait vrai, Liumin n'en demeurerait pas moins un des disques les plus enveloppants sorti depuis des lustres. En presque trois heures et deux parties, l'une rythmique l'autre non, Rod Modell et Steven Hitchell nous plongent en plein dans leur féérie urbaine à coups de mélodies subliminales, des basses obsédantes et de tissu sonore tokyoïte. Le coup de cœur ne peut pas être immédiat : Liumin est un disque à faire infuser, lentement, on s'en laisse pénétrer petit à petit pour à la fin ne plus vouloir en sortir. Mais si à la déambulation nocturne vous préférez l'enfermement claustrophobique, je vous renvoie au Music For Real Airports des Black Dogs, relecture moderne et angoissée du chef d'oeuvre de Brian Eno. Une mention également pour It All Falls Apart de The Sight Below, album d'ambient-techno un peu tendre mais plein de promesses, avec la participation à noter de Simon Scott, ex-batteur de Slowdive.


31 Current 93 : Baalstorm, Sing Omega
Brendan Perry : Ark
Death in June : Peaceful Snow / Lounge Corps

Toujours en forme, ces vieux darkos ! David Tibet enchaîne depuis quelques années des disques parmi ses plus importants ; cela continue, Baalstorm, Sing Omega est un précis de dark-folk à l'univers terrassant, incantatoire, chamanique, en plus de ça génialement écrit et d'une richesse inouïe. Brendan Perry ne fait pas non plus pâle figure. Pour son premier album depuis douze ans, le fondateur de Dead Can Dance n'a rien perdu de sa superbe. Mystérieux et majestueux, Ark est un disque étrange, envoutant et un peu impénétrable, que l'on contemple comme un château lointain auquel plus aucune route ne mènerait. Et Death in June, enfin, continue son cycle ascétique. Après le folk en trois bouts de ficelles de The Rule Of Thirds, Douglas Pearce s'attaque avec Peaceful Snow au piano-voix. Voix monocorde, piano galopant, quelques samples inquiétants, il ne faut rien de plus pour se plomber une soirée.




30 Keith Fullerton Whitman : Disingenuity b/w Disingenuousness
Thomas Ankersmit : Live in Utrecht

Pas d'uniformité dans les musiques abruptes, on ne peut pas tout mettre dans le même sac au prétexte que les écoutes sont difficiles. Rien à voir en effet entre disques théoriques, placages sonores d'hypothèses intellectuelles et les expériences plus immédiates et intuitives. Pour Keith Fullerton Whitman ou Thomas Ankersmit, la musique se joue surtout désarmée, c'est à dire sans écriture. Disingenuity b/w Disingenuousness est un disque en partie improvisé, qui en tout cas respire plus l'association libre que l'édifice mental structuré. Live in Utrecht est comme son nom l'indique un enregistrement en prise unique, premier objet officiel pour un activiste de longue date qui n'avait jamais rien fixé de son œuvre. Ces deux courts albums de quarante minutes chacun ont ce trait commun d'être en constante palpitation, dans une incertitude et une charge de l'instant qui les rendent passionnants, passionnants pour la beauté de leur son, bien sûr, mais aussi par le suspense narratif qu'ils possèdent – on ne sait pas où ça va et ça nous tient en haleine comme rarement musique expérimentale a pu le faire.


29 Sun Kil Moon : Admiral Fell Promises
Joanna Newsom : Have One On Me
Midlake : The Courage of Others

Être empreint d'un certain classicisme, ce n'est jamais en soi un défaut (on est pas mal conservateurs par ici). C'est encore moins le cas quand on parle de folk. Le folk, il ne faut pas le perdre de vue, est avant tout une grande tradition de musique anglo-saxonne. Et la tradition, ça s'honore ! Que l'on parle de Sun Kil Moon, Joanna Newsom ou des Midlake, tous ont en commun d'avoir sorti des disques assez uniformes et assez austères – affreusement long pour Have One On Me, affreusement ternes pour les autres. Mais cette forme de dépouillement va de pair avec une quête plus mystique : chercher l'essence du folk, aboutir au son le plus pur et aux chansons les plus atemporelles. Pas de regard braqué sur une abscisse du temps tournée vers l'avenir, leur folk à eux se creuse, se désosse sur place, prend le risque de radoter pour mieux dévoiler ses entrailles. Certains trouveront ça ennuyeux, qu'importe, les forces introspectives continueront leur travail.



28 Chicago Underground Duo : Boca Negra

Que l'étiquette free-jazz ne vous effraie pas trop. Le Chicago Underground Duo, composé de Rob Mazurek et Chad Taylor, ne fait dans l'insondable délire à deux. En plus de leurs instruments premiers – batterie et cornet à vent –, les deux chicagoans trouvent dans leurs improvisations temps et espace pour y adjoindre vibraphone et nombreuses textures électroniques. Leur free-jazz, c'est appréciable, prend aussi la liberté de se faire parfois doux et simple, ludique et enfantin. On respire beaucoup dans Boca Negra, on prend le temps d'apprécier ces prises de sons phénoménales, cette désorientation des sens terriblement poétique. Un des disques de 2010 qui me rend le plus admiratif ; quelle étrange beauté.


27 Applescal : A Mishmash Of Changing Moods
Luke Abbott : Holkham Drones

J'avais je le reconnais un peu vite zappé la parenthèse Border Community de 2004 – 2005 – 2006, vous savez, la grande époque de James Holden et Nathan Fake avec leur tech-house psychélédique, kraut et progressive. J'avais enterré cette mouvance parce que pendant plusieurs années, par la suite, ça n'avait donné que des choses très vilaines ou très insignifiantes. Et là, je ne sais pas d'où s'est sorti, Border Community et les plus éclectiques Traum Schallplatten se sont remis à tirer le maximum de ce filon psyché avec deux excellents LP, Holkham Drones de Luke Abbott et A Mishmash Of Changing Moods d'Applescal. Les deux creusent le même sillon, une IDM technoïde complètement bloquée sur l'Allemagne électronique des 80's et qui frôle la perfection avec sa minutie et sa fièvre romantique à peine voilée. Ces disques sont voisins, faux-jumeaux, et on se réjouit qu'il y en ait deux plutôt qu'un, vu leur qualité et le charme gentiment désuet dont ils témoignent.


26 Motorpsycho : Heavy Metal Fruit

Qui l'aurait cru au départ, que le meilleur disque progressif de l'année aurait été présenté par un groupe de heavy rock ? Les Motorpsycho sont avant tout un groupe pour barbus, pour fans de Black Sabbath et autres amateurs éclairés de sueur dégoulinante et de voix aiguës. Motorpsycho a certes toujours été un peu plus que ça, mais enfin, rien ne les prédestinait à ce Heavy Metal Fruit, en collaboration avec plusieurs Jaga Jazzist, quatorzième album au caractère progressif plus que prononcé. Les riffs et refrains de hardos sont ainsi cette fois encerclés de longues jam sessions hallucinées, de trips jazzy ou space rock étonnants et savamment exécutés. Paroxysme de la chose, le dernier morceau, "Gullible's Travails", long de 20 minutes et bluffant par sa cohérence et son final épique et définitif. Si vous cherchez quelque chose de plus direct pour accompagner vos sorties en pantalon cuir, vous pouvez aussi vous intéresser à Warp Riders de The Sword. Concept album improbable – l'histoire d'un archer sur la planète Acheron qui se fait bannir par sa communauté (?) –, Warp Riders est surtout un disque heavy metal surburné et bien rigolo dans son genre.

À très bientôt pour la seconde partie de ce top !