Édito sur les classements de fin d'année à venir

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Je ne sais pas de quoi parler, impossible de dépasser le bégaiement de quelques louanges. Heureusement nous sommes en décembre. Je peux donc me lancer dans les bilans annuels. Ne plus rien faire d'autre que du derushage, du tri et de la mise en forme de classements en tous genres. Plusieurs réflexions à ce sujet.

1) Je suis incapable de produire un discours global sur l'année écoulée. C'est à dire un texte qui tient ensemble les enjeux majeurs et les inclinations particulières de 2010. Je suis incapable de le faire et je persiste à dire qu'il ne faut pas essayer. On est dans un impossible qui est tout à la fois un symptôme, au sens de quelque chose de parlant. Autrement dit, se confirme la tendance de plus en plus évidente selon laquelle l'hyper-modernité, c'est la multiplication infinie des chemins, un jeu d'éclosions tellement décuplé qu'il en perd toute lisibilité. Ça rejoint à ce titre ma lecture du moment, "Le Réel : Traité de l’idiotie" de Clément Rosset. L'offre musicale est devenu un Réel – vide par nature – qui n'arrive même plus à se parer des significations imaginaires de son temps. Trop plein de possibles = règne de l'aléatoire = assèchement du sens. On pourrait ainsi tout aussi bien tenir une parole, la justifier, et produire la même parole contraire tout en gardant sa légitimité ; le panel de disque sortis cette année est prétexte à toutes les hypothèses mais ne converge vers aucune nécessité, tout au plus quelques remarques anecdotiques dont on pourra bien se passer. Il ne nous reste ainsi que le triste choix de l'énumération. Revenir aux éléments premiers, c'est à dire des disques, qui ne communiquent pas entre eux, ne se nourrissent pas les uns les autres, des disques qui font leur vie et s'y débrouille bien (d'autres moins). La seule chose que je m'impose, c'est une politique de quotas. Parce qu'effectivement, si je ne peux rien dire de sérieux sur rien, si je suis condamné à rester dans un relativisme quasi absolu, autant y aller jusqu'au bout, en essayant de faire apparaître dans mes listes autant de genres musicaux que possible, avec l'effort de ne pas préférer l'un sur l'autre – puisque de toute façon je n'aurais pas de raison spéciale de le faire. Et pour chaque disque cité, je renverrai également sur d'autres disques qui auraient pu être à la même place, que ça n'aurait pas changé grand chose. Comme quoi.

2) En plus d'un top 50 albums, je vais faire un flop 20. Et je sens déjà les grincements de dents en commentaires. Honnêtement, ce n'est pas de la provoc' que de dire du mal de disques adulés un peu partout. En fait, ce qui me questionne beaucoup ces temps-ci, c'est le statut de la critique négative sur Internet. Pour le dire vite : on peut tout dire, n'importe comment, sur n'importe quoi, du moment que ce soit du côté du compliment. À l'inverse, émettre des réserves, parler de son désamour, c'est très mal perçu. Alors on dit : « Tant que c'est bien argumenté, tout peut se dire ». Mais c'est globalement très faux. Parce qu'il y a aucune symétrie qui s'effectue entre les différentes tonalités de critiques. Concrètement, personne ne viendra vous dire qu'il aime aussi ce disque mais que votre argumentation est frauduleuse, ou qu'il n'aime pas ce disque et que votre gentillesse n'a aucun sens. Or, ce que cela entraîne, c'est une poussée de la critique / chronique vers l'outil promotionnel bénévole. Peu importe le contenu – là il y a une tolérance effrayante –, seule compte l'exposition, et au final, la note – si celle-ci est bonne. On pourra bien sûr trouver des contre-exemples, avec les sites qui font autorité comme Pitchfork, mais il me semble que le cœur de la blogosphère s'affaiblit par trop de courtoisie. À mon sens, bien aimer un disque n'est pas plus précieux que de ne pas en aimer un autre. Ça n'a pas plus de valeur, ça n'est pas plus respectable et surtout, ce n'est pas plus personnel ou intime. Ces deux choses se valent, fonctionnent en miroir, et à ce titre devraient être considérées avec la même décontraction. Enfin, taire le négatif et ne parler que du positif, c'est se priver d'un effet de contraste, du vertige de l'amplitude, et c'est le risque, paradoxalement, que l'éloge ne soit plus perçu que comme une politesse. Je dis ça parce souvent, je ne sais plus qui aime quoi, je n'arrive pas à savoir ce qui saisit vraiment tel ou tel blogueur, ce qui importe plus pour lui qu'un simple regard sympathique. Alors, simplifiez-moi la tâche, mettez des mauvaises notes et faites vous aussi des flops !

P.S : mes classements seront égrainés, petit à petit, de la semaine prochaine jusqu'à fin décembre.

7 commentaires:

mmarsupilami a dit…

Je ne sais pas s'il y a vraiment un problème de la critique négative. Les amateurs ont peu de temps. Ils chroniquent donc ce qu'ils aiment plus que ce qu'ils n'aiment pas. Je viens d'écouter pour la cinquième fois Kopecky Family Band. Personne ne connait. Je ne vais tout de même pas me fendre de 50 lignes pour dire que ce n'est pas très original. Peut-être un entrefilet. Et encore. C'est un disque insignifiant mais encore faut-il dire qu'il n'a que le défaut de me laisser indifférent...

Finalement, quand fait-on des critiques négatives? Quand on n'aime pas quelque chose qui a une certaine surface et notoriété. Et, dans ces cas-là, on ne se fait pas tuer parce qu'on écrit quelque chose de négatif. J'ai dit du mal cette année de la bouffonnerie Gil Scott-Heron. Ca est bien passé...

Julien Lafond-Laumond a dit…

Ah mais toi, Marc, tu es à part :)

(Et je le pense vraiment)

Spiroid a dit…

Je suis assez d'accord à la fois avec Marsu et avec toi. En effet, les critiques se tournent de plus en plus vers le simple témoignage de coup de coeur, mais il est vrai que c'est ce qui intéresse le plus les blogueurs.

Mais je te soutiens surtout pour la valorisation de la critique négative (quelle belle expression). Après, l'idée de faire un flop 20 est assez ambiguë: est ce que l'on ne parle que des sombres daubes et dans ce cas là c'est sans intérêt, ou est ce qu'on parle des disques qui ne sont pas foncièrement mauvais, mais qu'on n'a pas du tout aimé, contrairement à une majorité des blogueurs ? (Pour ma part, les Black Keys, Caribou...)

Julien Lafond-Laumond a dit…

Spiroid > T'as tapé dans le mille, la question est : qu'est-ce qu'un flop ? Si c'est pour lister uniquement M.I.A et Lil Wayne, ça ne sert pas à grand chose. Tu parles de Caribou et je te suis entièrement ! Odessa est un album que je déteste, mais alors que j'adore Caribou et Manitoba. Caribou m'a déçu au moment où tout le monde se met à l'aimer. Dans ce cas-là, oui, je pense que ça peut être intéressant de dire quelque chose de cette déception.

Merci du retour en tout cas.

Disso a dit…

Je fais que des critiques positives, quasi, pour plusieurs raisons (surement toutes tres mauvaises mais qui sont les miennes alors je les garde)
1° j'écoute que quand je pense que ça a de fortes chances de me plaire. Je m'embête pas par ex, à aller écouter du Muse, ça réduit beaucoup le nombre de critiques négatives
2° J'ai pas un temps énorme énorme à consacrer au blog, donc quand je rédige un truc je préfère parler de ce que j'ai aimé, ce qui m'a convaincue, ou fait plaisir
3° J'ai toujours trouvé la critique négative extrêmement facile à faire, à peu de frais et donc peu "glorieuse"
4° Je crois aussi que plus ou moins consciemment, j'ai pas envie de me taper sur mon blog des cohortes de fan de U2 déçus et revanchards, ça me fait un peu braire et c'est pas le genre de lectorat que j'aimerais avoir pour DLF

Après, ça m'est arrivé de faire des critiques négatives, essentiellement parce que je pensais que j'allais adorer un truc et que j'ai été déçue (ex, Crystal Castles ou Hope Sandoval). Mais c'est vrai que la plupart du temps, si un disque ne me plait pas, je passe au suivant et je me dépêche de l'oublier.
Mais heureusement que tout le monde ne fait pas comme moi hein, parce que, par exemple, je trouve l'idée de Spiroid super intéressante. Un classement qui saurait expliquer sans outrance, de façon argumentée pourquoi tel ou tel disque, adoré ailleurs, n'a pas plu, c'est vrai que ça me plairait beaucoup à lire.

Nathan a dit…

Paradoxalement, je fais des critiques négatives quand c'est un groupe ou un artiste que j'adore, ou que j'aime bien simplement, qui me déçoit beaucoup. Ou quand l'attente était grande et que le soufflet se dégonfle (Arcade Fire ? - ah bah non, j'ai même pas écrit dessus - Crystal Castles ? Black Rebel Motorcycle Club ? Black Mountain ? etc)
Pour le reste, je ne fais que glisser des phrases prétentieuses et pleines de mépris sur quelques trucs par-ci par-là.

Donc oui aux flops, c'est-à-dire aux déceptions !

Quentin a dit…

Pour ma part, je trouve que c'est en fait bien plus difficile d'écrire sur des disques qui nous ont déçus, que nous avons détestés, etc. justement parce que c'est beaucoup plus dur d'avoir une légitimité.

Donner une critique négative appelle à de nombreux arguments, des références, des rappels, pour pouvoir "prouver" (même si c'est vain puisque dans les domaines artistiques, "prouver" n'a aucun sens) cette baisse de qualité, ce manque d'ambition de tel ou tel disque.

Autant comme on laisse passer un "j'ai trop aimé !" consensuel et non-argumenté (même si mérité), autant un "j'ai détesté c'est trop nul !" ne passe jamais. C'est à déplorer, mais c'est dans l'esprit des gens.

Mais je trouve les critiques négatives toujours plus constructives pour ce côté-là justement ; lire une critique n'apporte rien, ne crée aucun relief. Le négatif permet de remettre en question des sensations, de (se) discuter les œuvres ; c'est bien plus enrichissant de déceler les petites bêtes. Voir les œuvres dans leurs particularités, non dans leur globalité. Nécessaire mais oublié.