My Beautiful Dark Twisted Fantasy


Je ne vais pas vous le cacher, si je me décide à écrire quelques lignes sur le dernier Kanye West, c'est aussi pour faire des visites. Impulsion sans doute cohérente avec le personnage traité. J'ai en fait assez peu écouté My Beautiful Dark Twisted Fantasy, je ne me suis même pas bien renseigné dessus. Pas d'offense, je fais donc juste un message de petit con. De petit con déçu. Pas vraiment déçu par Pitchfork et consorts, à la limite on pouvait assez facilement venir voir la chose. Non, déçu parce que là où Kanye West exerçait encore sur moi une fascination puissante sur 808's Heartbreak, là il m'indiffère de manière relativement homogène. J'aime son côté mégalo au cœur tendre, son côté amoureux bizarre de sa maman ; il y a vraiment quelque chose de très beau, au fond, dans cette espèce d'exposition maximale percée en son centre par un pic d'intimité inquiétante. Seulement il faut qu'il y ait correspondance entre l'homme et les objets qu'il produit, et un personnage trouble requiert des disques troubles, difficiles, contradictoires. De fait, le déluge de 10/10 de la presse m'inquiète. Parce que le dix, c'est la note pleine, ronde, sans ambiguïté. Pas grand chose ne lui est opposé, rien  n'est véritablement mis en balance. Tout ce qu'on lit, saisit et entend est plutôt pauvre, simple. Pas de tension manifeste, rien qui puisse déchirer un public. On se retrouve ainsi face à un disque-slogan : « je suis génial » – repris en écho par tous : « il est génial ». Et je ne vais même pas rentrer dans un débat là-dessus (ou alors de manière lapidaire, Kanye West étant pour moi un excellent producteur mais pas un prodige), parce que mon envie de parler se dirige ailleurs : vers la question de  savoir si oui ou non ce nouvel album est incarné. Et à cette question je réponds subjectivement non.
Beaucoup de featuring, de dragues de publics, de samples clin d'œil avec des digressions mesurées, des expérimentations toisées... My Beautiful Dark Twisted Fantasy souffle des vents centrifuges et respire le populisme haut-de-gamme.  C'est la façon qu'à Kanye de compenser ses lacunes face à son ambition : devenir la plus grande star de la pop, après Michael Jackson, sans savoir danser ni chanter. Les méthodes de suppléance sont intelligentes, rigoureusement bien menées, mais l'analyse de succès est insuffisante, car là où Michael Jackson avait pour de bon réussi à susciter une mythologique unique, c'est dans l'acceptation générale du monstre qu'il était. Or, s'il y a du monstre en Kanye West, c'est dans l'espèce d'insaisissable mainstreamo-romantique égocentré et assez répulsif qu'il possède, et cette substance n'est que trop peu invoquée dans son dernier album – dans "Runaway" et "Blame Game" tout au plus. Pour cette raison, 808's Heartbreak reste à mon sens un disque plus précieux : celui-ci possède de nombreuses horreurs, les pires commises par son auteur, et à celles-ci se frottent ses morceaux les plus avant-gardistes et le plus émouvants – "Say You Will" en tête. Cette confrontation du meilleur et du pire dans un disque malade, voilà quelle était la dernière révélation de Kanye West, qu'il devenait lui aussi un monstre comme son idole (Ce que Graduation annonçait d'ailleurs déjà). Mais la mutation a raté, puisque malgré le concert de louanges qui entoure My Beautiful Dark Twisted Fantasy, nous n'avons plus affaire qu'à un – grand – disque de producteur gentiment désaxé, un disque qui programme l'unamité au lieu de la voir germer dans sa folie singulière. C'est en somme l'histoire d'un chef d'œuvre tout de même hors-sujet.

PS : Lu à l'envers, ce billet pourrait aussi être une défense (très inattendue) du dernier Sufjan Stevens. Je m'en surprends moi-même.

9 commentaires:

Soul Brotha a dit…

C'est toujours avec un grand intérêt que je lis tes textes évoquant un album Hip Hop parce que j'y trouve quelque chose (peut être du à ton background ou plus simplement à ton approche de la musique) que je ne trouverais jamais dans mes chroniques ou même mon ressenti.

C'est un peu la même ambivalence entre les chroniqueurs Rock (dans le sens large) et ceux spécialisés dans le Hip Hop. Il y a chez les premiers une tendance à imager l'impression musicale alors que le second la rationalise. Le premier peint une grande toile de fond, évoque en longueur contexte et enjeux d'un album dans la carrière de l'artiste alors que le deuxième décrit, de façon un peu bornée, ce qu'il entend, les beats, les flows.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Kanye met tout ce beau monde d'accord et, j'ai beau avoir apprécié l'album, ça me heurte à moi aussi. Déjà, c'est toujours un peu flippant un album qui fait l'unanimité. Quelque chose d'universel, c'est souvent quelque chose de lisse. Plus prosaïquement (pour revenir sur mon terrain :), j'estime que cet album n'est pas du tout le meilleur dans la disco de Kanye. Si on met ses 5 projets cote à cote, je trouve que celui qui écrase les autres, c'est "Late Registration". Les enjeux de celui là ne sont pas gigantesques, ce n'est que le sophomore album d'un nouveau venu très prometteur mais dans sa direction musicale, ses prods en tout point parfaites et son cocktail savamment réfléchi de tubes et de morceaux introspectifs, c'est l'album majeur de la décennie qui est en train de s'achever en matière de Hip Hop.

Pour autant, aujourd'hui, à l'heure d'analyser MBDTF, c'est de 808 ou de Graduation dont on parle, ce sont ces projets là que l'opinion a retenu et ça pose la question de ce que cherche cette opinion avec Kanye. Moi j'en sais rien, j'ai pas cette réponse. Je sais juste que West est un beatmaker absolument génial mais bouffé par son ambition démentielle et ses démons intérieurs.

Mon analyse s'arrête là et je n'arrive pas à faire autrement que juger ce disque sur son contenu pur et simple. Et là, mon impression est plutôt très bonne, pas formidable mais très bonne: quelques morceaux excellents, d'autres évitables mais une vraie réflexion cohérente (l'anti-Graduation à ce niveau là) et une bonne synthèse de ses multiples expérimentations depuis "The College Dropout".

Après, ça ne vaut pas un 10, clairement pas (de toute façon, noter un album, c'est à peu près toujours une source d'emmerdements ou de polémique facile). Mais Kanye West, en brisant les barrières entre le Hip Hop et le reste du monde, pose la question de la perception différente des multiples publics. Surtout, il arrive à les réconcilier et à les mettre d'accord. Je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi mais je suis impressionné.

(Purée, un texte sacrement long avec probablement beaucoup de déchet, assez éloigné du propos de base, je m'en excuse)

Julien Lafond-Laumond a dit…

Tu soulèves un point qui est hyper intéressant. C'est qu'on parle de Kanye West comme d'une star : le fond devient aussi important que la forme, la dimension biographique et identitaire de sa musique ne peut pas ne pas être discutée en permanence. Et c'est pourquoi j'ai très peu de parlé de musique : je parle de la construction d'une star.

C'est révélateur, je n'ai pas évoqué le seul titre de cet album qui me bouleverse vraiment (avec ptet Blame Game), c'est Devil in a New Dress. Parce qu'il est au fond parfait musicalement mais profondément inintéressant à réfléchir. Ce titre, c'est le Kanye que j'aime au départ, et c'est moi aussi celui de Late Registration, que j'ai écouté dans tous les sens et que je trouve vraiment sublime.

Ce qui m'ennuie avec MBDTF c'est que la synthèse de tous les projets de KW s'opère mal en moi. Trop d'exubérances et trop de longueurs pour retrouver le bonheur candide des premiers, et paradoxalement pas assez laid et bordélique pour que je lui trouve la beauté bizarre des derniers.
Au demeurant, ça reste un album très sérieux et à gros potentiel, mais les applaudissements vides, ça me glace un peu le sang. Je préfère qu'on discute et que ça vit un peu. Et merci de permettra ça en commentant :)

lazhar a dit…

tu n'as pas lair de bien connaitre kanyewest ton article pue un peu ! tu n'as pas compris son album !

Julien Lafond-Laumond a dit…

:)

Loick a dit…

Félicitation pour ton article je le trouve bien écrit.
Mais si j'ai bien compris la chose qui te dérange dans cet album c'est qu'il fait l'unanimité?
Et d'après toi quelqu'un comme KW ne doit pas la faire?
Mais comme tu dis, tu ne parle pas de la musique mais du personnage...or le personnage ne fait pas du tout l'unanimité.
Donc pour moi tu mélange ce que tu voulais différencier le personnage et album en lui même, c'est l'album et le musicien qui reçoivent des bonnes critiques et non l'homme.

Julien Lafond-Laumond a dit…

Merci pour le compliment !

C'est pas tant l'unanimité du public qui me dérange que ce qui ce qui l'a motivé, c'est à dire l'album lui-même. Regarde les trois derniers morceaux, Kanye West convoque en vrac Aphex Twin,Manu Dibango, John Legend, Bon Iver, Chris Rock et Gil Scott-Heron ! Je vais parler politicien, mais il y a une volonté de rassemblement, un trip musicos de tous les pays et de tous les styles tenez-vous la main qui me dérange pas mal. Je préfère quand Kanye West se risque vraiment à l'intime. J'ai l'impression que ce disque n'a pas été assez fait pour lui.

Après, c'est peut-être qu'une impression :)

Anonyme a dit…

t'as tellement raison "musicos de tous pays et des tous les styles/genres fracassez vous la gueule" c'est tellement mieux ! et vive la corée du nord (qui est grande puisque je crois elle ne fait pas l'unanimité)!

oomphph

Dave a dit…

A l'exception d'un ou deux titres, l'écoute de cet album me fait plus souffrir qu'autre chose. C'est très bien fait, tout ça, et c'est sûrement très admirable qu'un rappeur invite Bon Iver,et fasse un tel étalage de son érudition et de son ouverture d'esprit. Mais le disque ne me procure aucun plaisir, bien au contraire.
C'est ça d'être un vieux con nostalgique bloqué sur le hip-hop des 90s. Je m'écoeure moi-même, tiens!

Julien Lafond-Laumond a dit…

C'est pas une question d'être un vieux con nostalgique, moi aussi je reste bloqué sur les 90's, et je ne cesse de redécouvrir des super trucs de cette époque :)