Dungen | Skit I Allt


Paradoxalement, quand sociologues, anthropologues et autres intellectuels s'accordent sur le constat d'une société de plus en plus individualiste, le mélomane averti ou le journaliste culturel soutient assez aisément que la musique n'a jamais été autant affaire de collectifs, de mouvements pluriels et de forces abstraites. Ce n'était pas autant le cas avant : évoquer un groupe provoque aujourd'hui de manière quasi irrépressible un appel d'air violent, un appel au name dropping, à la fuite horizontale vers des groupes voisins, cousins, tous supposés traversés par une identité commune, rarement bien assise mais martelée comme s'il s'agissait d'une institution millénaire. Il y a paradoxe mais pas contradiction, car l'individualisme se situe en ce sens qu'en musique, tout le monde a maintenant sa chance, que la concurrence est donc accrue, et que face au risque évident de ne pas exister, la carte musicale se distribue dorénavant en flottilles, en micro-communautés qui prennent le pas sur les destins individuels et les histoires personnelles.
Depuis sa Suède natale, avec l'espèce de classicisme qui le caractérise, à mille lieux de ses compatriotes poppeux anglophiles jusqu'au mimétisme, Gustav Ejstes est loin de tout ce que nous avons décrit. Il en est même l'exact contre-exemple. Son projet solo devenu officiellement groupe, Dungen, ne se rattache à aucun courant contemporain, n'évoque aucune esthétique actuelle et trace sa voie en solitaire, imperméable à toute autre influence que celles des humeurs et poésies internes. Skit I All, sixième album de Dungen, marque déjà dans son titre toute sa différence. "Fuck It All" en suédois. D'une part, la langue utilisée, marginale, empêche de croire à un cri de guerre punk, un « eh regardez-moi je vous emmerde ». D'autre part Gustav Ejstes explique très précisément que ce "Skit I All" n'est ni politique, ni existentiel mais purement affectif, que c'est un éloge aux gestes et sentiments purs, décharnés, débarrassés de toute complication et de tout détour.
À l'image de la musique de Dungen ? Pas vraiment, puisque ce nous sommes en présence d'une pop-folk excessivement complexe et travaillée, qui n'est pourtant ni péteuse, ni surchargée, juste complètement infusée de toute part par le psychédélisme 60's et le prog 70's. La recette n'a pas beaucoup changée depuis le premier album éponyme de 2001, mais elle s'affine encore, perd en potentiel commercial ce qu'elle gagne en cohérence et en solidité. Nous sommes concrètement face à certains des meilleurs musiciens à s'être collés récemment à la folk music. Reine Fiske, guitariste génial d'Anekdoten, Paatos ou Morte Macabre, propose par exemple une démonstration sensationnelle de son outil de travail : entre Hendrix et Robert Fripp, sans s'éloigner drastiquement des standards pop, il illumine Skit I All de sa technique et de sa sensibilité, mais à l'image des deux autres purs musiciens de Dungen, avec le soucis de coller à un projet de groupe et de ne faire qu'embellir les mélodies initiales de Gustav Ejstes.
Si pour l'amateur de Dungen ce disque ne sera qu'une énième confirmation, qu'une évolution infime du schmilblick, pensons au profane, qui ici découvrira un groupe hors du temps et intransigeant, capable d'un folk champêtre absolument délicieux comme de jam sessions délirantes et survoltées. Si l'on devait être très pédagogue, on dirait que c'est la rencontre de Midlake et des Mars Volta. Mais ce ne serait pas faire honneur à Dungen, dont la singularité précède de loin ces groupes-là, et dont les assises sont assurées comme celles d'une maison, faite pour être transmise des grands-parents aux petits-enfants comme un don du temps. 8/10.

Critique également disponible sur Goûte Mes Disques.

3 commentaires:

Mmarsupilami a dit…

Je reviendrai plus tard pour Dungen spécifiquement.

Mais, sur ton intro, une réflexion-interrogation : y a-t-il nécessairement incompatibilité entre individualisme et recherche de modèles ou identités (surtout si elles sont multiples)?

C'était mon quart d'heure philosophique...
:-D

Julien Lafond-Laumond a dit…

Hé Hé, non, c'était la conclusion de mon intro : cette impression de libre arbitre, de fourmillement des possibles se concrétise j'ai l'impression par des identités hyper marquées mais très peu stables qui favorisent les petits groupes, les petits replis communautaires (cf l'adolescence). Je pense qu'il y a un peu de ça en musique aussi, dans l'effervescence à toujours créer des concepts nouveaux et de les partager entièrement avec des groupes cousins. J'y reviens mais la Witch House est hyper symptomatique de ça.

Benjamin F a dit…

Top album + top critique ; doublé gagnant.