Zola Jesus | Stridulum II


Elle a 21 ans, cette jeune fille. Un nom exotique pour une native de l'Arizona. Un timbre accrocheur, un brin ostentatoire aussi. Cette jeune fille en jette avec son physique pas agréable mais inoubliable, elle trouble par sa précocité et l'étendue de sa culture : je joue avec Deerhunter et Fever Ray, je fais partie de la scène undeground lo-fi la plus excitante du moment et dans le bus de tournée, je lis Nicolas Gogol et Guy Debord. Sans poser même un oreille à ses travaux, il y a toutes les raisons de se le dire entre nous : il faut couver Nika Roza Danilova, pour son formidable potentiel brut et la chance rare qu'elle nous offre. Mais la couver, la protéger donc, ce sera pour nous de dire que pour l'instant, ce n'est pas encore ça. Que nous sommes encore dans la pure promesse et que les quelques zestes de génie de sa jeune carrière ne sont pas dans ce Stridulum II.
L'an dernier, dans un silence glacial, était sorti The Spoils, long-format rétrospectif des premières aventures de Zola Jesus. On y découvrait une voix très proche de Siouxsie sur des instrumentations et une production très actuelles : psychédélisme étouffé, lo-fi paranoïaque etc. Sombre et difficile d'accès, The Spoils évoquait une Bat For Lashes possédée et dark. Un régal morbide que les nombreuses collaborations de Nika Roza Danilova avec Burial Hex, LA Vampires ou Jamie Stewart de Xiu Xiu ne faisaient qu'attiser. Seulement, Zola Jesus n'a pas dû s'y sentir pleinement incarnée, car sur son deuxième album solo, dont les bases étaient plus que posées par l'EP Stridulum sorti en début d'année, elle s'aiguille ailleurs dans cette hyper-modernité américaine. Plus disque de genre que projet d'avant-garde, ces neuf nouvelles chansons perdent en mystère et gagnent en sècheresse sonique. Voix très en avant, boîtes à rythmes claires et basiques, Zola Jesus tente le pari de la simplicité, et le résultat peut être à double-tranchant: soit un retour poli dans le rang soit l'explosion d'une personnalité ultra-charismatique.
Il s'agit alors pour l'auditeur d'une question de perception, d'une simple question de perception et de point de vue. Pour celui qui écoute Stridilum II depuis une place très contemporaine, dans un paysage fortement marqué par la musique néo-psychédélique et "weird", il y a en effet l'occasion d'y voir une émancipation, l'accouchement d'une identité sans égal, horizontalement parlant – c'est-à-dire à un instant t de la ligne du temps. Pour d'autres, dont nous faisons vous l'avez compris partie, Zola Jesus se replace au contraire dans une histoire et une tradition où elle est encore minuscule. Dans ses références constantes à Dead Can Dance, Cocteau Twins ou Siouxsie, la jeune fille fait encore pâle figure, les mythes cold-wave et ethereal sont pour l'instant bien trop grands pour elle. Et sa réponse face à ses illustres prédécesseurs fait terriblement jeune : elle donne une tonalité poppy à une culture qui rejette franchement ce genre d'affinités.
Nous évoquons les possibilités d'entendre différemment ce Striduluum II en fonction de nos propres repères perceptifs. La balle peut aussi être renvoyée à  Zola Jesus en s'interrogeant sur son désir d'artiste. Si son projet est d'être la muse des bouillonnantes scènes d'aujourd'hui, qu'elle fonce, car sa voix est un miracle pour une pelletée d'artistes aphones. Mais si elle veut prendre la succession d'icônes comme Siouxsie, donc, ou encore Lydia Lunch ou Jarboe, il y a encore pour elle beaucoup d'expériences à vivre, beaucoup d'années à passer, beaucoup de gens à rencontrer pour s'imprégner vraiment de ces sorcelleries musicales. Et là encore, ce ne sera qu'une affaire de perception. 4/10.

Critique également disponible sur Goûte Mes Disques

6 commentaires:

Benjamin F a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Benjamin F a dit…

Je lisais cette critique sur Goûte Mes Disques et même si je n'étais déjà pas d'accord avec le ressenti final, je me disais que c'était fichtrement bien écrit et agréable à lire. Autant te dire que je n'ai pas été surpris plus que ça lorsque j'ai réalisé qu'il s'agissait de toi. En plus c'est vraiment la longueur idéale pour une critique.

Sinon au niveau du fond, Zola Jesus n'est pas un second couteau qui s'inscrit dans l'ombre, c'est une héritière et ça ce n'est pas une question de perception :)

Puis en revanche ce truc de notes qui passent de 4 à 6 c'est encore un peu nawak^^. Je comprends bien la problématique de ligne éditoriale mais on ne lit pas du tout l'article sous le même angle. Ça changerait presque le sens de certaines phrases.

Keep going :)

Julien Lafond-Laumond a dit…

Zola Jesus une héritière ? J'ai envie de le croire, mais qu'elle le prouve :)

Sinon pour les écarts de note, c'est clair que c'est déroutant mais pour l'instant je persiste : quand sur GMD j'offre deux avis possibles en restant dans une neutralité "bienveillante", sur DCDL je fais un texte à charge parce qu'il n'engage que moi (mes deux blogmates n'ayant sans doute pas d'avis sur la question).

Et merci pour les compliments :)

mmarsupilami a dit…

Hello,

Zola Jesus me laisse désormais également un peu interrogatif...

Mais ton article aussi.

Dans un premier temps, il reproche grosso modo à l'artiste d'avoir évolué depuis ses travaux autoproduits. Dans sa conclusion, il souligne que Zola Jesus doit encore beaucoup... évoluer pour disposer du vécu de ses modèles.

A-t-elle seulement déjà vingt ans? Sous l'angle positif, c'est tout de même une belle promesse à suivre. Non? Si je ne me trompe, Siouxsie a également suivi durant ses trois premières années de carrière une courbe identique, le meilleur étant pour la fin...

Cela dit, cet article est bien entendu de haut vol!

Julien Lafond-Laumond a dit…

Je précise bien à plusieurs reprises que je ne condamne pas Zola Jesus. Elle est jeune, douée et mon but était juste de tempérer les ardeurs que je voyais naître un peu partout à propos de cet album. Disons que pour l'instant je la trouve plus à l'aise quand elle se fait cocooner par toute la scène lo-fi que quand elle se risque totalement en solo. Cela ne présume évidemment rien de ce qu'elle pourra donner dans les prochaines années !

Je n'aimerais juste pas qu'on lui brûle les ailes avec un album au demeurant assez moyen.

Mmarsupilami a dit…

Belle sagesse partagée, donc!
:-)