Shed | The Traveller


C'est une sensation étrange que de voir défiler ses goûts et couleurs comme les nouvelles d'un journal lointain. Dans la frénésie des sorties musicales, toutes ces déceptions et heureuses surprises finissent par s'annuler conjointement, par s'épuiser ensemble, je finis par tout désinvestir. Les écoutes s'enfilent, il n'y a que de l'incertitude, mais une incertitude qui ne me coûte rien, et dont les résultats n'ont guère plus d'échos que la simple lecture d'une rubrique de faits divers. J'assiste à ma mélomanie avec fatalité, je ne crois plus en personne. Chaque espoir déçu se médique très bien, chaque étoile perçue ne peut rester que filante. Je m'en fous. Pas de romantisme là-dedans, pas de drame, il y a toujours de quoi compenser. J'ai déjà oublié les disques que je détestais. Même ceux d'artistes que je vénérais. Dans cette boulimie désabusée, les évènements deviennent autres. Un événement, ce peut être ceci : un disque que j'avais encore cru bon d'espérer et qui répond à mon désir, le plus normalement du monde. Ce qui devrait être du b.a-ba prend des allures extraordinaires.

Je me suis fait depuis longtemps ma petite idée sur Rene Pawlowitz : que ce type-là pouvait régner sans partage sur l'univers techno. Sous les pseudos de Wax ou EQD, il sort tous les ans des EP austères, numérotés, qui fracassent nos jambes et irradient nos tête de rythmes violents et de nappes profondes. Quand il s'appelle Shed, Pawlowitz devient un autre homme, moins structuré, moins accessible. Son travail devient plus aventureux et introspectif. En 2008, Shedding The Past était un sommet, un disque de techno sur la techno, comme en son temps Carl Craig avec More Songs About Food And Revolutionnary Art. The Traveller est aujourd'hui du même acabit, un disque qui réfléchit la techno et donne en même temps l'impression d'en être l'enfant le plus naïf. Expérimental, théorique, cet album l'est, dans son refus catégorique des structures pré-moulées, et cela n'empêche pas que l'on y ressente le souffle le plus sensitif, le plus spirituel des musiques électroniques. Il y a du Aphex Twin originel là-dedans, du Tangerine Dream, du Jeff Mills, dans leur expression la plus vivante et la plus spontanée, ce qui rend The Traveller définitivement bouleversant, retors et sinueux dans son développement mais sans concession dans l'émotion.

Et quant à moi, je me sens enfin concerné. Je l'attendais et il est arrivé, ce disque noctambule qui traverse les années et défie l'actualité dans tout ce qu'elle écrase et condamne. D'ailleurs, je n'arrive déjà plus à me faire à l'idée que je ne connais The Traveller que depuis deux jours. Il ne fait que répondre à mon attente, mais comme elle était grande. 10/10.

Autres avis : Dusted,Resident Advisor

5 commentaires:

Benjamin F a dit…

"J'assiste à ma mélomanie avec fatalité, je ne crois plus en personne." : J'aurai pu l'écrire celle-ci. L'impression de devenir parfois passif face aux albums, de ne même plus être triste ou à minima surpris lorsqu'un groupe que l'on aimait sort un album fade et sans vie. Se dire que c'est fini, qu'on a perdu la flamme et attendre ce disque, le disque qui remet tout en jeu, qui relance la boucle.

Julien Lafond-Laumond a dit…

Heureux qu'on partage ça.

Nathan a dit…

Je viens de le lancer. Verdict dans quelques jours, mais je me retrouve terriblement dans le premier paragraphe aussi. Ce qui est assez inquiétant.

léa a dit…

Tout est dit . Je n'en suis qu'aux premières écoutes du disque, mais mes attentes ne sont pas finalement pas déçues.

Nathan a dit…

Bon ok, convaincu. C'est fascinant la façon dont il créé une attente et une ambiance au sein d'un morceau (assez court en plus), avec des beats simples et mécaniques.
Un grand merci pour cette découverte.