Ne voyez-vous pas, chers amis, que je meurs ?

Le Cinéma a entre autres une ambiguïté fondatrice : en captant le monde par à la fois un outil technique et un imaginaire, il ne cesse d'hésiter entre copie et simulacre, entre reflet sans objet et cuiller de recueillement du réel. La mort, toujours obsession de l'objectif, ressemble à un point de butée de cette dynamique. Impensable, inaccessible, elle demeure pourtant omniprésente. Mais ce que le Cinéma en saisit n'est que son rayonnement : incapable d'accéder à son noyau il se contente des oripeaux, larmes, pertes, deuil – tout ce qui est en définitive reste du côté des vivants.
Pari tapé dans la main de personne, Weerasethakul décide dans sa palme d'or de se positionner au contraire du côté du défunt. Pas en filmant une mort réelle, Oncle Boonmee n'est pas un snuff movie, mais en présentant ce qui du personnage principal est déjà mort, ou plus exactement en train de mourir. Pris dans les tentacules de la spiritualité locale, fantômes et réincarnation, les derniers jours du vieux sage ne posent pas la question classique de ce qu'il faut accomplir avant le choc du néant, petit bolide de la vie s'écrasant soudain au mur, le sujet est autre puisque Boonmee est lentement happé dans la mort par l'étiolement de sa raison, et que tout le métrage thaïlandais baigne dans cette déliaison, dans ce processus incertain de la fin qui s'immisce.
Collision et collusion des différents régimes de réalité, Oncle Boonmee ne vise néanmoins aucun puzzle mental, aucun jeu de piste cérébral, la chronologie est respectée mais elle est seulement le théâtre d'un bal funèbre : retour des disparus, hypothèses du futur, dernières angoisses et derniers plaisirs dans la délicate danse des repères qui s'effacent. Oncle Boonmee est également un lieu de contraste, avec effets de décrochage dans la coupe et le montage, ruptures entre réalisme narratif et puissance des contes, irruptions comiques incongrues et gestion étonnante de l'espace sonore. Nous sommes comme spectateurs nous aussi dans une position insondable, mais nous tenons bon par les miracles de la mise en scène et la formidable capacité d'émerveillement dont fait preuve Weerasethakul. Projet formel édifiant, Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures est également et peut-être avant tout une boîte à trésors poétique, ouverte et bricolée avec la naïveté d'un artisan de série B, la curiosité d'un aventurier et l'effort de synthèse d'un universitaire. Pour ces raisons, on coupera court aux comparaisons avec David Lynch, préférant l'évocation moins frontale des travaux de Shyamalan, où là aussi les sujets les plus sérieux font allégeance de légèreté, et ou inversement, les plus banales et les plus populaires des superstitions reprennent les honneurs, sans ironie, avec le regard lumineux des esprits les plus malins.

3 commentaires:

dragibus a dit…

Un de mes rares moments d'ennui cinématographique depuis des années.
Il ne se passe rien, mais bon dans la vie non plus, mais là encore moins.
Le futur défunt effleure sa jeunesse mais sans plus j'aurais bien aimé qu'il en parle plus, l'image est très moche on dirait un tournage au caméscope, l'irruption des créatures est prometteuses mais elles ne sont que de passage et n'apporte rien à l'ensemble, juste des points rouges.
Alors oui peut être doit on se débrouiller, spectateur, avec ce tas d'infos parcellaires pour remonter un autre film mais j'ai trouvé l'ensemble très ennuyeux (je me suis même assoupis je dois le dire)

Nathan a dit…

C'est l'utilisation du son qui m'a soufflé moi. On est constamment happé par la nature : les bruits de la jungle, le clapotis de l'eau, et le silence terrifiant de la grotte.

Le reste, je me suis ennuyé. Avec du recul, je sais absolument pas quoi en penser, et j'ai pas compris le film. Juste que la scène de la grotte est une merveille. Mais c'est pas assez pour "sauver" l'ensemble je trouve.

Julien Lafond-Laumond a dit…

Je vous réponds à tous les deux en même temps. Un ami disait récemment que chez Weerasethakul, on avait besoin d'être défloré, que la première fois passait toujours difficilement. Il semblerait que ce soit le cas pour vous. Comme en ce qui me concerne quand j'ai découvert Tropical Malady.

Je ne me sens pas de me lancer dans une longue explication, mais Weerasethakul est un réalisateur auquel il faut s'abandonner, et s'abandonner, dans un cinéma si différent, aux codes si décalés, ça s'apprend, ou du moins ça s'entraîne. Il est mon réalisateur préféré, le seul qui me fait cet effet là, l'effet d'assister à réinvention permanente du cinéma. Et c'est drôle de dire ça, ça fait pompeux, mais des années après avoir épuisé sa filmographie je le dis encore comme au premier jour.

Je vous invite donc à prendre cette déception à la légère, et un de ces quatre faites-vous un Blissfully Yours en pleine nuit. Peut-être que cette première peau – la recherche de sens, le sentiment d'ennui – s'effacera et vous vous découvrirez vous aussi une passion bouleversante pour Weerasethakul. Que je considère sans rire comme le meilleur cinéaste en activité depuis une dizaine d'années.

Et content Nathan que tu aies remarqué le travail sur le son. Tu as vu ? Je pourrais juste écouter ce film et j'aurais déjà l'impression de ne pas perdre mon temps.