Piano et grands moments du sport 3

Maintenant que tout le monde est au chevet de Johnny, nous pouvons revenir sereinement sur le lynchage médiatique dont Thierry Henry a fait l'objet. J'ai été très surpris par le caractère si exacerbé des réactions médiatiques : « on rejoue le match, c'est l'honneur de la France qui est en jeu ! » ou pire : « nous avons tous été salis par cette victoire ». Faut pas déconner les gars, vous vous trompez de débat, vous êtes en plein dans la question de l'identité nationale et il vaudrait mieux qu'on laisse à ce propos le ballon rond tranquille. Cette dimension de culpabilité était extrêmement prégnante et m'a beaucoup gêné, comme si se cristallisait sur l'espace sportif tout ce qui posait problème dans le vivre-ensemble actuel. Je ne vais aller beaucoup plus loin, pour ne pas risquer d'être trop politique, mais juste : France – Colonies, on fait pareil, on rejoue le match ?

L'autre grand débat qui a été réactivé avec la mimine de Titi, c'est l'utilisation de la vidéo dans le foot. Après plusieurs années d'hésitation, je peux enfin le dire, j'y suis fermement opposé. Je souscris d'ailleurs complètement au dernier dossier à ce sujet des cahiers (à lire ici). Si le football est effectivement devenu un règne financier, un enjeu économique avant tout, il me paraît d'autant plus important de militer pour une forme d'injustice structurelle : ce n'est pas toujours le meilleur qui gagne, ce n'est pas toujours la bonne décision qui est prise, ce n'est pas l'argent dépensé qui fait le titre. Appréhender la vidéo comme solution ultime, c'est accepter de renoncer à la nature profondément incertaine du sport (en le rapprochant du catch), et c'est aussi être tout simplement ignorant sur ce qu'est le règlement du foot, à savoir un texte référent inapplicable s'il n'y a pas un homme pour le juger.
Donner l'opportunité de la vidéo, c'est repousser les limites de l'arbitrage dans un terrain absolument abstrait et vertigineux, car dans le foot chaque corner est un pénalty non sifflé, chaque faute potentielle est précédée d'une autre faute non sifflée. Quelque part, oui, la vidéo tuerait le football puisque soumis à l'omnivoyance des objectifs, on saisirait bien que le football est un scandale, une suite infinie de remises en cause de la règle dont on ne saurait se dépêtrer. Je vous renvoie au Blow-Up d'Antonioni qui illustre bien le non-sens qu'engendre le trop-plein de foi en l'image. Préserver un arbitrage à taille humaine, c'est au contraire garantir un cadre perceptif et éthique dont on connaît les bordures, qui est tout à fait imparfait mais qui conserve cette beauté troublante du sport comme scène de théâtre et de tous les théâtres.

Quand Camus disait qu'il avait tout appris de la morale dans un stade de foot, il ne parlait évidemment pas de fair-play, encore moins d'assujettissement consenti à une règle toute-puissante, il pointait bien plus du doigt qu'en effet, sur un terrain herbeux, la question morale se pose sans cesse. Outrepasser les règles ou non ? Faire semblant que... ou pas ? Défendre son équipe jusqu'à quel point ? Les joueurs interrogent constamment leur rapport au règlement, et c'est ce processus qui leur permet de se construire une éthique. On la trouve bonne ou mauvaise, c'est un autre problème, mais c'est ce travail à l'œuvre de la pensée et de la mise en scène de soi qui rend le football humain – au grand dam de certains. Les hommes sont approximatifs, lacunaires... pourquoi pas l'arbitrage aussi ? Je reprends Vikash Dhorasoo, moi également «j'espère que la main de Thierry échappera toujours à la vigilance du seul arbitre sur le terrain comme échappera toujours le petit voleur au policier du coin de la rue », car sans ça il n'y aurait plus de sport, même plus d'art, juste de l'ennui orwelien ; c'est bien parce que les dés sont toujours pipés qu'on ne veut pas s'arrêter de les relancer.

En réponse à ces nazes de la fédé irlandaise qui n'arrivent plus à voir la beauté tragique d'une défaite, voici un petit hommage à l'AJ Auxerre, qui par deux fois à quelques années d'écart a souffert des grands hold-up de Dortmund. Vous pouvez demander autour de vous, cette équipe est au moins autant aimée et respectée que celle du PSG qui a gagné la Coupe des Coupes. Comme quoi la victoire mathématique n'est pas la seule possibilité pour laisser une trace.





Pour accompagner ces vidéos, une Pièce Lyrique d'Edvard Grieg, l'opus 57 - 6 intitulé "Heimweh".
Bonne écoute.


Piano et grands moments du sport 3 by 123 Océanie

4 commentaires:

Clement De Chibraltar a dit…

j'adore grieg

Gautier Barbe a dit…

Comme je me souviens de ce but ! Ce soir là, Auxerre et la France s'étaient fait volés... On s'est bien rattrapé depuis

Julien Lafond-Laumond a dit…

Pareil, je me souviens de ce match comme si c'était hier. Mais c'est tout récemment que j'ai découvert que quatre ans plus tôt, l'AJA s'était déjà fait sortir par Dortmund dans des circonstances incroyables... La poisse quoi.

Hugues Derolez a dit…

Ahah, cool.