20 grands disques sous-estimés (2000-2009)

C'est le moment de faire les comptes de la décennie, dit-on. Alors on lit des tops. Pas des réflexions très poussées sur ce qui a changé, non, on se tape juste des gros classements bien lourdingues et hyper prévisibles. Pour ma part je n'ai pas trop voulu tenter cet exercice – plus par manque de courage qu'autre chose je dois bien avouer. Mais ma fainéantise a au moins permis d'accoucher de ceci : une liste très alternative de chefs d'œuvres oubliés ou méconnus pendant ces dix années. Je ne vise pas à être exhaustif, ni même à ce qu'on me croit sur parole. Par contre je peux vous affirmer qu'aucun de ces disques n'est dans le top 200 de Pitchfork, aucun non plus dans le top 100 de NME et un seul dans le top 500 de Rate Your Music. Et pourtant ils pourraient tous avoir leur place. Et même haut.

Songs Of Green Pheasant - Gyllyng Street (Fat Cat / 2007)
Duncan Sumpner, un bricoleur, prof de musique à plein-temps, qui s'il est distribué par Fat Cat, pue quand même à mort le lo-fi et la production maison. On pense d'abord à un songwriter folk bon mais classique. Mais au fur et à mesure des sorties se fait plus clairement jour une toile de fond dream-pop – accords éthérées, répétitions oniriques, échos un brin surranés. Gyllyng Street, son dernier album en date, est un vrai disque hybride. Comme un chef d'oeuvre miniaturisé entre Talk Talk et Elliott Smith.



Cornelius - Sensuous (Warner / 2006)
Un disque au raté public et journalistique inexplicable. Ce Japonais avait fait le tour du monde avec Fantasma (1998) et Point (2002), deux "trucs" bizarres, complètement avant-gardistes et pourtant totalement pop. "La musique du 21ème siècle", soit disant. Sauf que personne n'en a rien eu à foutre de son Sensuous (à part Chronic'art), pourtant de loin son disque le plus cohérent et abouti. Alors moi je le maintiens, Cornelius est un génie comme il y en a pas dix dans le monde de la pop (déviante).



Bill Wells & Maher Shalal Hash Baz - Gok (Geographic / 2009)
J'en ai parlé un peu partout cette année, j'en ai fait une promotion un peu sauvage. Donc je fatigue un peu et je vous renvoie d'abord sur ma chronique pour Goûte Mes Disques. Mais même essouflé je peux continuer en vous en dire tout le bien que j'en pense. Gok est mon rayon de soleil, une relecture de la twee pop et du jazz dans une bulle d'hélium plein de musiciens ratés. J'en suis gaga.



Desiderii Marginis - That Which Is Tragic and Timeless (Cold Meat Industry / 2005)
Le pouvoir hymnotique de ce disque est incroyable. Le sommet du dark-ambient dans ce qu'il a de plus évocateur et de plus limpide. Pas besoin d'être un spécialiste du genre pour apprécier, le paysage post-apocalpytique dépeint est suffisamment mélancolisé aux cordes, aux guitares sèches et aux notes de piano pour être audible par tous. C'est la bande-son qu'utiliserait Tarkovski pour ses films s'il n'était pas mort.



Liquid Spirits - Music (Kindred Spirits / 2008)
De la soul hollandaise, oui vous lisez bien. Mais rassurez-vous, ça ne sent pas le fromage. C'est même la plus belle proposition nu-soul que j'ai pu entendre depuis longtemps, libre, sensuelle et hors-circuit. La chro de Goûte Mes Disques.



Orval Carlos Sibelius - Orval Carlos Sibelius (Clapping Music / 2006)
On entend pas mal parler de Centenaire depuis quelques temps. Oui c'est franchement pas mal mais je reste déçu quand j'y vois crédité Axel Monnaud, ce même bonhomme qui sous le pseudo d'Orval Carlos Sibelius avait sorti en 2006 un disque d'une richesse pantagruélique. Un Français qui revisite formidablement le rock de Canterbury, les litanies de Robert Wyatt et en même temps l'emphase des Beach Boys, on ne peut décidément pas s'en passer.



Jaga - What We Must (Ninja Tune / 2005)
Le manque de reconnaissance dont souffre cet album est incompréhensible. Plébiscité pour leur electro-jazz somme toute assez oubliable, les Jaga Jazzist coupe leur nom en deux et se lancent corps et âme dans une aventure electro-post-rock progressif assez stupéfiante. S'il y a deux disques à retenir du post-rock jazzifiant, c'est bien le Winter Hymn (blabla...) de Do Make Say Think et celui-là. Et on peut vous l'assurer, ça vieillit mieux que Mono ou Explosions In The Sky.



Strings Of Consciousness - Our Moon Is Full (Central Control / 2007)
L'excellent Philippe Petit et Hervé Vincenti en chefs d'orchestre de ce projet quasi virtuel à 11 musiciens et 7 voix ; 8 titres entre noise rock, spoken work et jazz-ambient ; c'est la crême de l'underground mondial avec en plus une saisissante capacité de synthèse. Il y a vraiment beaucoup de trop poésie dans cet étrange album pour qu'on ne l'écoute pas.




Donato Wharton - Body Isolations (City Center Offices / 2006)
Sorti sur l'excellent label City Center Offices, Body Isolations est une merveille d'ambient, à mi-chemin entre les travaux de Fennesz et l'électro-acoustique version abordable. Il n'est pas connu, n'a pas donné de nouvelles depuis 2007 et on le regrette beaucoup. On en veut plus.




Time Of Orchids - Sarcast While (Tzadik / 2005)
Sans doute le disque le plus dur à écouter de ma sélection. Time Of Orchids est un vrai groupe expérimental, sa musique est sur les nerfs, tendance This Heat. Mais derrière le brouhaha apparent, beaucoup de qualités d'écriture, d'inventions sonores et d'émotions camouflées. À conseiller aux plus courageux.




Joose Keskitalo - Joose Keskitalo ja Kolmas Maailmanpalo (Helmi Levyt / 2008)
Le chef de file du folk finlandais. De facture relativement classique mais avec un manque de visibilité proprement honteux. Ce n'est que du folk, mais c'est à peu près le meilleur sur Terre. Lien vers ma chronique complète.



Richard Pinhas & Merzbow - Keio Line (Cuneiform Records / 2008)
La rencontre au sommet de deux papes de la musique underground pour une expérience ambient-noise intense et très émotionnelle. Oui, les grands théoriciens en ont aussi plein le coeur. En lire plus ici.



Hifana - Fresh Push Breakin' (W+K Tokyo Lab / 2003)
L'abstract hip-hop, c'est généralement assez mélancolique et réflexif. Pas forcément chiant, mais ça ne tire pas beaucoup faire le dancefloor. Mais il faut bien sûr qu'il y aient des japonais pour me contredire... Fresh Push Breakin est une orgie de rythmes bien tassés et de samples rigolos. C'est bordélique et incroyablement réjouissant. On vous le cache pas, ça peut fatiguer, mais la patate quoi.



Have A Nice Life - Deathconsciousness (Ennemies List / 2008)
Pour ce qui est de donner la pêche, par contre, oubliez vite Have A Nice Life. Il s'agit-là d'un ancien groupe de black metal qui se reconvertit dans le cold-shoegaze très référencé 80's. Noir de chez noir, Deathconsciousness est un double-album âpre et dur au mal, plein de détresse froide et de contemplation morbide.



Paatos - Timeloss (Stokholm Record / 2002)
Le rock progressif est mort à peu près partout sauf en Suède. Et Paatos est le groupe le plus ouvert du genre, le plus progressiste finalement. Timeloss, leur premier album, est un monstre de jazz-rock super technique, de très belles ambiances folkloriques et de chant féminin bien éthéré. Comme si Björk enregistrait un disque sur l'Islande en compagnie des Mars Volta.



Pluramon - The Monstrous Surplus (Karaoke Kalk / 2007)
Le disque shoegaze de la décennie. What else ?



Funki Porcini - Fast Asleep (Ninja Tune / 2003)
C'est une règle qui marche toujours avec Ninja Tune. Plus un disque est connu, moins je l'aime. Et inversement. Au fin fond de leur catalogue, Fast Asleep est une rêverie parfaite, entre ambient cosmique et bribes de jazz. Je peux pas imaginer musique plus "deep".



Baxter Dury - Len Parrot's Memorial Lift (Rough Trade / 2002)
Le fils de Ian Dury fait de la musique. Ha ouais ? Ouais, il a sorti deux albums, le premier avec des musiciens de Portishead et Pulp. Et en plus c'est formidable. Il est plus posé que son père mais pas moins inspiré.



Yagya - Rigning (Sending Orbs / 2009)
Je disais à propos de Funki Porcini que je ne pouvais pas imaginer plus deep. J'hésite. Yagya, quand même, a sorti cette année un disque d'une profondeur extrème. Ambient-techno-dub, un truc comme ça. On se le passe comme un secret parce que c'est mieux qu'un cours de Yoga.



Kayo Dot - Choirs Of The Eye (Tzadik / 2003)
Je suis quand même obligé de finir par mon disque préféré all-time. Un album total, qui dans une trame narrative très cinématographique utilise à peu près tous les genres musicaux possible. Oui tous, de la musique contemporaine, au grindcore en passant le folk, le jazz ou le noise. S'il ne devait rester qu'un disque sur Terre ce serait ou celui-là, ou Pet Sounds.




Et les vôtres, c'est quoi ?

9 commentaires:

La Kustom! a dit…

Très daccord pour le Sensuous que je trouve bien supérieur à Point perso. Je télécharge Have a nice life immédiatement.

Boebis a dit…

Liste intrigante! Je ne connais que le Cornelius que j'aime également beaucoup. Mon chef d'oeuvre oublié serait sans aucun doute, Tsu Gi Ne Pu, d'Asa Chang & Junray. Et surement 2-3 français (imprudence de Bashung, le Brigitte Fontaine peut être à vue de nez), et puis aussi tien un des albums de Tha Blue Herb (rap nippon), et pourquoi pas un de Los Aldeanos (rap cubain), mais je m'enflamme peut être^^ En tout cas je vais checker les albums que tu mentionnes.

Gohan a dit…

J'en connais aucun... Je vais aller fouiller dans tout çà! merci !

sinon ma liste (surement moins pointue que la vôtre):

Clogs - My Blood Is Clean (2004)
Dextro - Consequence Music (2007)
Woolfy VS Projections - The Astral Projections Of Starlight (2008)
Raz Ohara And The Odd Orchestra - Raz Ohara And The Odd Orchestra (2008)
Muhr - Anthèmes Pour Les Regrets (2008)
Fursaxa - Kubold Moon (2008)
Familjen - Det snurrar i min skalle (2007)
OOIOO - Taiga (2005)
FortDax - At Bracken (2004)
Ezekiel Honig - Surfaces Of A Broken Marching Band (2008)

Lucien-N-Luciano - Blind Behaviour (2004) connu mais pas assez estimé à mon gout, un album immense, un pur chef d'œuvre.

Bon j'ai du en oublier plein, c'est le principe même d'un disque sous-estimé vous me direz...

Sinon, à quand diantre les 20 Grands disques sur-estimés (2000-2009)?!

Dave a dit…

Excellent post!
Tout à fait d'accord avec toi sur Ninja Tune et sur cet album de Funki Porcini. Sur le même label, il y a le tout aussi sous-estimé "Inner Space/Outer SPace" de Flanger.
http://www.desoreillesdansbabylone.com/2009/04/flanger-inner-space-outer-space-2001.html

Et je partage aussi ton avis sur le Yagya...
http://www.desoreillesdansbabylone.com/2009/02/yagya-rigning-2009.html

Pour le reste, beaucoup de choses à découvrir... Je vais essayer de trouver cet album de soul hollandaise!

Julien Lafond-Laumond a dit…

Super moi aussi j'ai plein de trucs à noter. C'est le principe de ces listes, je connais vraiment pas grand chose de ce que vous citez aussi !

Julien Lafond-Laumond a dit…

Sinon oui Gohan les disques sur-estimés c'est une bonne idée. Je vais pas me faire des amis avec ça mais il y a une bon paquet de disques que je vais prendre beaucoup de plaisir à descendre (en toute mauvaise foi).

Clement De Chibraltar a dit…

ah oui, faudrait penser à la liste des surestimés. ça va tailler

Paul C. a dit…

C'est malin, vu que je ne connais aucun des albums suscités, je me sens bête maintenant ;-)

Julien Lafond-Laumond a dit…

Ha je suis sûr Paul que toi aussi tu as au moins aussi 20 perles dans cette décennie que je ne connais même pas de nom. C'est pour ça d'ailleurs qu'on s'arrêtera jamais de parler de musique, ici ou ailleurs !