Triste hip-hop, l'Axe franco-canadien

À y regarder de près, les disques de hip-hop que j'ai aimé cette année ont à peu près tous en commun leur mélancolie de tous les instants. Il y a bien une inclination naturelle de ma part pour ce genre d'ambiances, je le conçois, mais enfin le hip-hop n'est pas si habitué que ça à construire des projets là-dessus – sur cette position où l'on hésite à renverser les rapports de force, à être littéralement révolutionnaire, parce que pris dans une sorte de fascination de l'échec et du raté. Bref, si de tous temps il a existé des morceaux de rap cafardeux, ils ont le plus souvent fait office de soupapes au milieu d'un processus bien plus corrosif. Là, depuis quelques années, on semble parfois être tombé les deux pieds dans le pathos ; le hip-hop semble avoir perdu un peu de son côté phallique et ce ne sont pas les derniers Kanye West ou Lil' Wayne qui me contrediront. Du reste, si l'avenir du genre reste encore à inventer, dans cette tonalité un peu déprimée il y a pas mal de choses à chérir. L'underground hip-hop ne me semble plus être à l'heure de l'expérimentation, les bombes Def Jux ou Anticon sont consommées. Il s'agit donc de faire des beaux disques avec ces nouvelles ficelles. Et deux d'entre eux ont particulièrement attiré mon attention cette année.

Il y a d'abord le deuxième opus de Psykick Lyrikah, Vu d'ici, qui fait mieux que confirmer tous les espoirs que je portais en eux. J'avais bien apprécié leurs débuts avec des Lumières sous la pluie mais j'attendais plus : je suis servi. Il y a là-dedans les plus beaux textes de rap français que j'ai vu, et de loin. Pour les instrus, pareil, ils atteignent une liberté dont je ne les pensais même pas capable. C'est à dire que tenter des trucs étranges et bigarrés est une chose, mais user de toutes ces possibilités de manière raisonnée et adaptée en est une autre. Les deux gars de Psykick Lyricah jouent avec des très bon musiciens, ce sont des proches de bidouilleurs comme Robert le Magnifique et Abstrackt Keal Agram, et avec toutes ce genre de collaborations il est vite fait de basculer dans l'electro/hip-hop post-hippie prétentieux et abscons. Heureusement ils retiennent bien leurs chevaux et si l'on frôle parfois le post-rock ou la chanson française, c'est toujours de la plus belle des façons. Donc, puisque j'aime bien les trophées, c'est celui-ci d'album francophone de l'année que je leur attribue.


Psykick Lyrikah - Toutes Lumières Éteintes





Ensuite une découverte beaucoup plus récente. Je m'expose de fait au risque de m'emballer. Il s'agit de Factor, un producteur canadien à peu près inconnu de tous (merci d'ailleurs à hiphopcore.net d'en avoir parlé). Il me rappellerait quelque part une sorte de Dj Premier en très lo-fi, très Anticon pour en revenir à eux. Impossible de ne pas voir qu'il y a derrière ces instrus un sincère intérêt pour la pop et la folk music ; il y a beaucoup de piano et de guitares, les beats sonnent même un peu champêtres. On serait pas surpris non plus d'apprendre qu'il écoute de l'électro down-tempo, genre le label City Center Offices ou des trucs comme Telefon Tel Aviv. En clair un joli exemple du hip-hop dilaté des années 2000, plein de rencontres transversales. Mais outre la description qu'on peut en faire, qui pourrait correspondre à mille autres trucs, ce qui m'a surtout plu chez ce producteur est sa régularité vraiment précieuse. Si on adhère au parti pris de l'album Chandelier, on sera heureux dix-neuf fois sur dix-neuf titres. Les Mcs changent (et ils sont très bon !), les interludes instrumentaux passent et jamais on ne décroche. Toutes ces petites comptines de trois minutes dégagent la même émotion duveteuse, le même savoir-faire artisanal saupoudré de bon goût. Allez, sans attendre plus, je vous laisse un collissimo et je file sous ma couette.


Factor - More Rude Than Handsome (Feat. Awol One)

0 commentaires: