Tartine, beurre, comelade d'orange

Nous avons déjà eu, pour beaucoup d'entre nous, quelques pincements au cœur en écoutant Yann Tiersen. Ce n'est pas une honte, mais enfin tout de même, ça ne se dit pas trop fort pour deux raisons. La première est que, tout bien considéré, il est un compositeur bien simplet, dont le virage rock nous a définitivement plaqué sur le bas-côté. La deuxième raison s'appelle Amélie Poulain : les accords de Tiersen sont marqués à vie, au fer rouge, de la poésie Shirley & Dino du film de Jeunet. Hallucination béâte d'un Philippe de Villiers bambin, ce famuleux destin est à mon avis la pire chose que le cinéma français ait connu depuis les film de bidasses (en particulier "les Bidasses en vadrouille" et "Embraye bidasse, ça fûme"). Il a dès lors fallu, du moins pour moi, tirer un trait définitif sur Tiersen. Et ne pas ressasser ce qui m'avait plu chez lui, l'utilisation moderne d'un folklore générationnel et le son toujours émouvant d'un Toy Piano.
Ce sont ces deux choses, entre autres, qui ont provoqué mon coup de coeur pour Pascal Comelade. Ce Catalan, activiste depuis plus de trente ans, oeuvre dans le trait d'union entre musique savante et culture populaire. Grand érudit de la musique, ami du grand Richard Pinhas, son travail s'appuie sur les minimalistes Américains – Philip Glass en tête, sur la mouvance krautrock et sur des étoiles isolées comme Robert Wyatt ou Pj Harvey – qui ont tous deux deux bossé avec lui. Une guest list bien prestigieuse pour un musicien obsédé par la mélancolie d'un tango, d'une valse musette et de l'esprit guinguette.
Pascal Comelade est une façon pour moi de restaurer ces émois adolescents pour Tiersen. Instruments-jouets pour comptines nostalgiques, westerns de poche et expérimentations enfantines, tout chez lui ramène à ce plaisir ludique, premier, de la musique qui apprend à marcher.


Cançó Sense Títol est un morceau d'une grande poésie. Outre ce que j'ai pu effleurer sur son instrumentation tendre et cristalline, il possède en plus une voix, grave, égrainant d'étranges phrases catalanes. C'est un morceau tiré du dernier album en date de Comelade, "Mètode De Rocanrol".
Stranger in Paradigm, dont voici le beau clip amateur tourné dans ma ville d'Aix-en-Provence, est aussi extrait de ce disque hautement recommendable.



Johnny Clegg & Joanna

Deux morceaux cette fois encore. Difficile de justifier mon choix, il n'y a pas grand-chose de commun entre eux. Je joue la carte "selector", "j'aime et c'est tout", "Ya know my name?!".
Le premier, un titre de Johnny Clegg, le "Zoulou Blanc" dont les incroyables chorégraphies fascinèrent le public des 90's (mes parents par exemple). Ici, comme souvent chez Clegg, le discours est clairement politique : prise de partie anti-apartheid, idéal d'une démocratie multiraciale. Dans la pure tradition world music, One man One vote s'ouvre sur des chants indigènes (en l'occurrence des chants zoulous) soutenus par une section rythmique bien synthétique. Puis la basse funky entre en jeu, la voix de Clegg cède à des accents anglo-saxons et le dx7 pose ses premiers accords brass. Viennent ensuite tourbillons de cuivres, nappes choir-violin et riffs de guitare funky. On arrive au refrain : "one man, one vote!", balafon synthétique. La production est excellente, dans l'esprit d'un bon Georges Michael. Il y a ce relief propre au son pop-funk de la fin des 80's, début 90's, comme si le mastering cultivait la dissociation des éléments sonores, les isolait, conférant ainsi une plus grande puissance à chacune de leur intervention.
Le deuxième titre dont je voudrais parler est un edit (Julien a très bien expliqué ce qu'est un edit dans un précédent article) de The book of Right on de Joanna Newsom, produit par Pocketknife. Composition du morceau original : lyre et chant. Pocketknife dynamise l'ensemble en ajoutant des éléments rythmiques simples (la puissance du kick!), des filtres reverb-delay, un sample de lyre qui vient combler les interstices. La formule est terriblement efficace : la douceur du titre original n'est pas perdue, elle trouve simplement sa place sur le dance floor d'un Tim Sweeney, entre Gameplay et Kate Bush.






The Field Mice

On pouvait légitimement s'en douter : l'explosion du rock indépendant, à l'orée des années 90, ne venait pas de rien. Si l'on retient généralement Sonic Youth, les Pixies et Jesus and Mary Chains pour tout expliquer, tout devient plus incertain dès qu'il s'agit, lampe frontale bien accrochée, de déterrer des groupes bien cachés comme Galaxie 500, Spacemen 3 ou The Field Mice. On peut passer des années à arpenter les couloirs du rock sans jamais en entendre parler. Et puis on glisse un jour sur un caillou, en vacillant on se cogne la tête contre un stalagtite et ça ouvre une porte secrète. Quelque chose de cet ordre-là.
Dans tous les cas, la découverte de ces quelques groupes laisse toujours l'impression d'éclaircir un bout d'histoire. Avec The Field Mice, on comprend un peu mieux la naissance future de groupes comme Pavement ou Weezer. On comprend aussi que le mouvement Shoegaze, loin d'être une irruption isolée dans le paysage anglais, était plutôt la quintescence d'une direction que tout le monde envisageait. Pas mal de choses nous viennent donc à l'esprit quand on écoute un receuil de chansons de ces banlieusard Londoniens. Tout ce qu'ils font n'est pas bon, loin de là. J'irai même jusqu'à dire que techniquement, ce sont de sacrés manchots. Mais c'est aussi pour cela qu'on a le temps d'écrire des pages d'histoire : ils sont parfois redoutablement ennuyeux. Et puis l'air de rien, on change de piste et dès les premières secondes on reste scotché : mélodie parfaite, voix sur le vif, répétitions convulsives jusqu'à la transe, tout, en somme, pour produire le fameux classique instantané.
Je parlais du côté trésor caché que représentait ce groupe, et c'est bien ce dont il est question : en se balladant sur le net on croise des gens qui, la larme dans le mot, affirment que Sensitive est leur chanson préférée de tous les temps. Que presque rien dans la musique des années 90 n'aurait pu voir le jour sans une fulgurance comme celle-là. On veut bien les croire, et il y à peine à tempérer : tout en témoignant de l'air du temps (grosses saturations, voix vaporeuses, structures linéaires), The Field Mice invente tout un pan de la musique d'aujourd'hui, qu'on regroupe sous le nom barbare de Twee Pop. C'est en fait tout le rock indépendant touché de naiveté enfantine et de légèreté qui doit son salut aux Field Mice : Belle and Sebastian, Weezer, Camera Obscura ou même The Cardigans auraient sans doute sonné différement sans les résidents de Sarah Records. Pourtant pas de niaiserie chez eux, aucun côté débilou, ils sont simplement moins marqués par la bipolarité de l'époque – les fameuses années Thatcher où l'on sombrait soit dans la noirceur la plus extrème, soit dans l'optimisme délirant. Leurs chansons, si elle ne sont pas très heureuses, portent en elles une fraîcheur adolescente qu'on ne trouvera nulle part ailleurs à cette époque-là.

Sensitive

Letting Go (très peu représentatif mais ô combien planant)

Oldies

Je voudrais commencer tout en douceur. Marin Marais, Nightcrawlers. Baroque évident et House mainstream. « Joueur de viole de La Musique de la Chambre » dans La Musique du Roi (Louis XIV) et ex-claviériste/guitariste de Culture Club, chacun développe un motif simple, entêtant – véritable ver d’oreille. Deux tubes à deux siècles d’écart : Sonnerie du Mont de Sainte-Geneviève (1723), Push the feeling on (1993-1995). Virevoltes du violon sur viole de gambe et clavecin, slogan house nation pour mélodie synthétique, il y a chaque fois quelque chose de délicat, de profond même. Il est tard, salon versaillais, club londonien, c’est à la même délicieuse mélancolie que l’on s’abandonne. Musique savante, musique populaire, peu importe : ici, la complexité de l’esprit baroque et cette tristesse qui plane sur la dance music des 90’s se composent sans heurt.

Le clip culte de Push the feeling on (Nightcrawlers featuring John Reid)

Salsa Groove

Depuis quelques temps j'explore gentiment les sonorités latines au sein de la House Music et de la Techno. J'avais un a priori assez terrible : c'était pour moi une frange de benêts aux tentations exotiques lourdes et grossières. Il y a de ça, beaucoup de choses sont proprement inaudibles. Mais au détour de compilations, on tombe amoureux d'un titre, puis d'un autre, et encore d'un autre. Tout ça pour finalement toujours retomber sur le premier morceau que j'ai aimé, depuis cette fois quelques années et qui fait maintenant office de prisme pour toutes mes excitations latinos. C'est un morceau de l'imposant Carl Cox. Notez les cuivres sur la seconde moitié du morceau, c'est grandiose.




The Latin Theme

Zooooooooooooooey


Je pense légitime le coup de coeur que j'ai eu cette année pour Zooey Deschanel. Il s'est produit quand je suis allé voir Phénomènes. Ce film est d'une incroyable beauté ; c'est encore une fois pour Shyamalan un suicide commercial, un blockbuster anti-spectaculaire, rempli de la fébrilité narrative qui lui est propre et qui avait fait le miracle de la Jeune fille de l'eau : tous deux sont des grandes déclarations d'amour, au cinéma d'abord, à tout ce qui peut se raconter et devenir Histoire ensuite, et enfin à tout ce qui relie les Hommes – des pactes irrationnels.
Dans The Happening (Phénomènes, donc), une charge de mort s'abat sur tout un état. Les gens, d'un coup, perdent toute humanité et cherchent à se tuer de toutes les manières. Aucun explication officielle à ce drame qui se propage à une vitesse éclair. Marc Wahlberg, scientifique dans tous les poils, va soutenir l'hypothèse qu'il s'agit du vent, qu'il contiendrait l'agent toxique responsable de ces milliers de morts. Il va donc amener sa femme, Zooey Deschanel, dans une fuite improbable du vent et de la population ( c'est la densité humaine qui libère le virus), course à la vie à la mort basée sur une simple croyance scientifique des plus contestables (le vent s'arrêterait aux frontières exactes de l'état ?).
Autre invisible du film, la douleur de vivre de Marc Wahlberg qui, comme dans le Mépris de Moravia (ou Godard), voit sa femme s'éloigner et, de son ressenti, ne plus l'aimer. Cette troublante incertitude, c'est donc celle de Zooey Deschanel : belle à pleurer, toujours en retrait, dont le regard – grand et clair – est impossible à dompter. Mais elle n'est pas Brigitte Bardot, et dans une retrouvaille où la réconciliation intime sera celle aussi avec la Mère Nature (drôle d'adéquation du minuscule et du macroscopique, comme dans Shaking Tokyo de Boog Joon-Ho), elle laissera échapper complètement son amour. Son insatisfaction chronique enfin chérie.


Cette façon que Zooey Deschanel a dans le film de Shyamalan de ne pas savoir elle-même ce qu'elle est et ce qu'elle veut, je l'ai retrouvé dans son premier disque en compagnie de Matt Ward (précieux songwriter US), sous le pseudo Adam&Evien de She & Him.
Zooey a hésité longtemps avant d'envoyer ses démos à Matt Ward. Je ne suis pas chanteuse, peut-être que je ne chante pas bien, je ne suis sans doute pas faite pour ça... La même ritournelle que le statut de femme de Marc Wahlberg.
Voyez sur cette vidéo comme elle hésite et est fragile dans sa définition même :



L'album de She & Him est très émouvant, dans une veine country-folk simple et offert à tous les doutes existentiels. La voix de Zooey de Deschanel est grave, profonde, et en même temps mal assumée, très amatrice. C'est ça qui est fabuleux : voir une femme comme elle trembler devant nos yeux et désormais dans nos oreilles.

Sentimental Heart

Take it Back

"OUI à la fumée dans les bars et OUI aux dépressions alcooliques" by Matt Elliott

Si j'avais plus de courage, je me lancerais dans une grande biographie de Matt Elliott. J'expliquerais aussi comment je l'ai découvert, ce qu'il a représenté à une période donnée. Je raconterais le concert où je l'ai vu, l'an dernier, dans un public de vingt pelés (pas des footballeurs, non). Mais merde, j'ai autre chose à faire, donc je vais aller à l'essentiel : Matt Elliott est un des songwriters les plus admirables aujourd'hui. Sa carrière possède deux temps bien distincts, d'abord sous le pseudo Third Eye Foundation, dans un style de drum'n'bass très noir et mélancolique, et désormais sous son patronyme civil, avec une guitare, pour des chansons au folkrore slave très poussé. Dans cette ambiance de bar dégueulasse où tout le monde vomit et expie ses malheurs, il n'y a bien que Tom Waits à pouvoir lui faire de l'ombre.
Je fais un topo dessus aujourd'hui parce qu'il vient de sortir son quatrième disque solo, qui semble clore la trilogie des songs. Après les Drinkings Songs et les Failing Songs, voici les Howling Songs. Et en effet, Matt Elliott renoue avec des murs de sons qu'on avait pas entendus chez lui depuis longtemps. Sur un bon tiers du temps de l'album, les guitares s'électrifient et les violons tziganes pleurent dessus. Je ne peux pas encore aller plus loin, il faut beaucoup de temps pour apprivoiser ces chansons difficiles.
Je vous mets, dans l'espoir que cela vous plaira, un nouveau au crescendo foudroyant, Something about Ghosts.

Who wants to go DEEP ?

Osunlade est un très intéressant artiste New-Yorkais. J'ai très longtemps cru qu'il était Français. Et d'ailleurs, je ne comprends toujours pas grand chose à son histoire – tant biographique que musicale. En Bref, tout ça pour vous laisser écouter ce qu'il peut y avoir de plus enivrant dans la House Music.

Mamma's Groove

My Reflection (Jimpster remix)

Deux aspect rendent ces titres si bons. D'abord leur minimalisme d'une grande, grande délicatesse. Et ensuite leur spoken word. J'ai toujours une faiblesse sur les gens qui parlent en musique. C'est une gourmandise.


Mon Top 50 Albums (réalisé dans le train mais enfermez moi quand même)

1 Kayo Dot : Choirs of the eye (2003, Post-Musique)
2 Beach Boys : Pet Sounds (1966, Surf Pop Introspective)
3 Alain Bashung : l'Imprudence (2002, Chanson Française Baudelerienne)
4 Carl Craig : More Songs About Food and Revolutionary Art (1997, Detroit Techno)
5 Fennesz : Endless Summer (2001, Bruit-Pop)
6 Slowdive : Souvlaki (1993, Shoegaze)
7 Daft Punk : Homework (1997, House)
8 Dj Shadow : Endtroducing (1996, Abstract Hip-Hop)
9 Death in June : But What Ends When the Symbols Shatter ? (1992, Dark Folk)
10 Mercury Rev : Deserter's song (1997, Pop Symphonique)
11 Keith Jarrett : La Scala (1995, Piano Solo)
12 Linton Kwesi Johnson : Bass Culture (1980, Reggae)
13 Yo la Tengo : You Can Hear the Heart Beating As One (1997, Indie-Rock)
14 A Tribe Called Quest : People's Instinctive Travels and the Paths of Rhythm (1991, Hip-Hop Old School)
15 Aphex Twin : Selected ambient works 85-92 (Techno-Ambient)
16 Funki Porcini : Fast Asleep (2002, Ambient-Jazz)
17 E.S.T : Strange place for snow (2002, Jazz)
18 Gilles Peterson : Back in Brazil (2006, Mix Brésilien)
19 Serge Gainsbourg : Histoire de Melody Nelson (1971, Chanson Française)
20 Radiohead : Amnesiac (2001, Dark Electro-pop)
21 Gang Starr : Moment of Truth (1998, Hip-Hop)
22 Porcupine Tree : Signify (1996, Rock Progressif)
23 Lindstrom & Prins Thomas : Reinterpretations (2007, Nu-Disco)
24 Charles Mingus : The black Saint and the Sinner Lady (1963, Jazz)
25 Dj Krush : Zen (2001, Abstract Hip-Hop)
26 Arab Strap : Philophobia (1997, Spoken World Rock)
27 Apparat : Walls (2007, Electro-Pop)
28 Nils Petter Molvaer : Khmer (1997, Jazz-Ambient)
29 Clark : Body Riddle (2006, Electro)
30 Robin Guthrie & Harold Budd : Mysterious Skin OST (2005, Ambient)
31 Massive Attack : Protection (1994, Trip-Hop Coconut)
32 Why ? : Elephant Eyelash (2005, Indie-Pop Bancal)
33 Miles Davis : Kind of Blue (1959, Jazz)
34 Talking Heads : Remain In Light (1980, Post-Punk-Funk)
35 David Bowie : Low (1977, Pop Expérimentale)
36 Boredoms : Super Ae (1998, Noise Transe)
37 King Crimson : In the Court of Crimson King (1969, Rock Progressif)
38 Matt Elliott : The Mess We Made (2003, Electro-Folk)
39 Jaga Jazzist : What we Must (2005, Jazz-Rock)
40 Converge : You Fail Me (2005, Hardcore-Folk-Metal)
41 Hifana : Fresh Push Breakin'(2003, Super Groove Hip-Hop)
42 James Brown : The Very Best Of (Funk)
43 Dr Dre : 2001 (2001, Hip-Hop)
44 Autechre : Tri Repetae (1995, Electro-Hypnose)
45 Cornelius : Sensuous (2006, Electro-Pop bancale)
46 Gabriel Ananda (2007, Techno Minimale)
47 Bark Psychosis : Hex (1994, Space Rock)
48 Do Make Say Think : Winter Hymn Country Hymn Secret Hymn (2002, post-Rock)
49 Television : Marquee Moon (1977, Punk Lyrique)
50 Elliot Smith : Either/Or (1997, Pop-Folk)