Aux joints, et caetera


Quand on a été élevé aux guitares comme je le fus – aux guitares et à l'électronique déglinguée, il est particulièrement difficile de percer la carapace reggae. Car ne sont finalement accessible aux oreilles hasardeuses que deux choses : Bob Marley et les formes modernes et variétoches du genre.
J'ai toujours fait un blocage sur Marley. Musicalement tout m'indiffère chez lui, et en tant que père de tous les roots, je ne peux que le haïr. Cette culture roots, c'est bien un des systèmes de valeurs les plus stupides du monde – mais ce n'est pas le sujet.
Quant à l'autre pan du reggae que l'on doit supporter tant bien que mal pour rester citoyen, c'est l'avatar contemporain de cette culture jamaïquaine, travestie pour le coup en une soupe des plus branleuses. Saïan Supa Crew et Tonton David en sont encore les figures les plus sympas – c'est dire. Dès qu'on s'enfonce un peu dans ces productions néo-reggae, on s'embourbe dans une paresse et un mauvais goût sidérants, évoquant par exemple ce que serait le jazz d'aujourd'hui s'il se résumait à des milliers de Peter Cincotti ; du terrorisme. Imaginez une armée de Pierpoljak, ça fait froid dans le dos.
Avec de tels artistes qui arrivent à nos oreilles, pas étonnant qu'on développe de puissants répulsifs, qui dès qu'un code reggae nous parvient s'active et éloigne l'ennemi aussi sec. Bref, pour beaucoup de gens pourtant fréquentables, le reggae, c’est le mal.




Il m'en a donc fallu, des années, pour gratter un peu plus cette culture, découvrir les miracles techniques d'un King Tubby, la classe absolue d'un Lee Perry et surtout le génie, l'authentique génie de Linton Kwesi Johnson. Ceux-ci ne sont pas des inconnus, bien au contraire, le respect qu'ils dégagent est immense, l’influence qu’ils génèrent est plurielle – mais tout ceci dans les bas-fonds, dans l’ombre du populisme orwellien des principaux diffuseurs de musique. Pour parvenir jusqu’à eux, il faut que chacun trouve son stalker, son passeur, celui qui va lui ouvrir les portes de cette culture en quarantaine. J’aimerais avoir ce rôle là.
LKJ, dont je vais plus longuement parler, est le chantre d’un sous-genre qu’on appelle Dub Poetry. Deux notions là-dedans : celle du dub, dérapage évanescent et hypnotique des instrumentations reggae, et également celle de poésie, d’un langage formellement ambitieux et voulu puissant dans sa décharge. LKJ, en réalité, pousse ses deux ambitions dans leur plus clairs retranchements.
Son orchestration, d’abord, est d’une richesse folle. Le background jamaïquain est forcément prioritaire, et l’on retrouve entre autres le résultat des travaux de l’ingénieur King Tubby : beaucoup de delay et d’effets divers, des titres qui s’étirent parfois en longueur, transformant le groove originel en étrange méditation. Rien qui ne cède pourtant sur la coolitude reggae que l’on connaît bien, cette espèce de bonhomie pleine de confiance qui peut tant agacer. Chez les grands, dont LKJ fait partie, cette attitude zen ne l’est pas trop, elle n’est jamais oisive et reste toujours au contraire décontraction, croyance tranquille et réfléchie en des valeurs bien assises.
Très tôt parti de Jamaïque pour rejoindre l’Angleterre, LKJ se déracine et côtoie le bouillonnement et la diversité britannique. C’est là qu’il rencontre son acolyte producteur Denis Bovell qui l’accompagnera une grande étendue de sa carrière. Bovell, guitariste reggae de formation, aidera sans doute beaucoup LKJ dans le métissage de sa musique. Bovell produira des légendes comme Marvin Gaye ou Fela Kuti et des étrangetés pop comme Bananarama ou les Slits. Il participera aussi à l’essor du lover’s rock, reggae amoureux inspiré des traditions rock. Tout ces noms – Banarama excepté, se feront sentir chez LKJ. On y trouve des guitares précisément blues, des cuivres plus éthiopiques qu’antillais, un spoken word obligatoirement importé et partout des séquences jazz voire plus pop.




Pas vraiment enfermée dans ses structures, la musique de Linton Kwesi Johnson permet donc, dans sa labilité, un discours aventureux, fort et nuancé – celle d’un poète. La vocation du poète n’est-elle pas de dire quelque chose du politique par le biais de son amour – des mots, d’un homme ou d’une femme, d’une cause ? Proposer quelque chose que seul l’intime peut écrire et qui peut néanmoins parler à tous, et être du même coup parole politique. LKJ proclame la férocité du tract politique comme la confession amoureuse, sans faire tant de différences.dans le ton et la diction.
Engagé auprès des Black Panthers, il défend corps et âme la cause des noirs et ceux qu’il estime oppressés : From Inglan to Poland / every step across di ocean / the ruling class is dem in a mess, oh yes / di capitalist system are regress / but di soviet nah progress / so wich one of dem / yuh think is best / when di two of dem work as a contest / when crisis is di order of di day / when so much people is cryin' out to change nowadays (What About Di Workin' Claas, Making History, 1984). Il chante aussi son amour à Loraine sur un de ses meilleurs titres : Whenever it rains / I think of you / And I always remember that day in may / When I saw you walking in the rain / I know / not what it was nor why / For ususally I'm quite shy / I ax'd your name, you smile and said "Lorraine" / I ax'd if I could share your umbrella / You smiled and said "what a cheeky little fella" // Now I'm standin' in the rain in vain, Loraine / Hoping to see you again / Tears fall from me eyes like rain, Loraine /A terrible pain in me brain, Loraine / You're drivin' me insane (Loraine, Bass Culture, 1980).




Je n’ai pas grand chose à dire de plus, je deviendrais sinon vraiment barbant. Je finirai donc en fin de message par quelques morceaux à écouter et conserver. Je conclue maintenant par des conseils qui s’envoleront facilement – et c’est normal. Bass Culture est le meilleur album de LKJ, Making History est aussi assez essentiel ; si l’on écoute ces deux albums on sait à quoi s’en tenir. Pour ceux qui veulent aller plus loin dans l’histoire du reggae, dans ces tenants et aboutissants : lecture obligatoire de Bass Culture de Lloyd Bradley, la bible incontestable du genre, parue en 2000 chez Allia. Autrement, essayez de tout oublier sur le reggae, et faites comme si vous n’avez jamais entendu parler de Bob Marley.

Loraine (Bass Culture)

Street 66 (Bass Culture)

Making History (Making History)

Reggae Fi Radni (Making History)

4 commentaires:

Geek Powa a dit…

Ma préféré c'est "Inglan is a bitch" tu la connais?

Julien Lafond-Laumond a dit…

Yep. Inglan is a bitch. L'instru me plaît pas tellement. Par contre quel texte !

Geek Powa a dit…

ouais c'est vrai que c'est un morceau complétement passéiste et c'est aussi vrai qu'il manque un vraie ligne de basse mais à vrai dire c'est bien ce qu'il y a de plus dure à construire en musique éléctronique d'où le génie de daft punk. et le mix?

Julien Lafond-Laumond a dit…

Pas encore eu trop le temps de l'écouter. Ce soir ce sera plus tranquille. Je te donne mon avis dans la soirée !